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"Elle se rappelle son arrivée
au village, pleine d'enthousiasme et de projets... Qu'est-ce qui a bien
pu dérailler ?"
ou encore
:
"Se remembra
quand arribèt al vilatge, qu’aviá tant de vam et de projèctes... Qu’es
aquò que se’n virèt mal ?"
Lire :
- La
bruèissa batave (texte adulte)
-
Patiments et pomas d'amor (texte occitan)
-
Liberté ou
danger
(texte Jeune)
La
bruèissa batave
Elle se rappelle son
arrivée au village, pleine d’enthousiasme et de projets…Qu’est-ce qui a
bien pu dérailler ?
Question lancinante que se pose Vinciane, la patronne du café de La
mère l’oye. Peu de clients en ce mois de novembre. Les vacanciers
sont repartis et les randonneurs se font rares. Parfois, un pèlerin sur
le chemin de Saint-Jacques s’arrête au café. Vinciane loue quelques
chambres. En été, elle installe des yourtes dans la prairie derrière le
bâtiment. Gerda était souvent venue l’aider en période d’affluence. La
Hollandaise servait fréquemment d’interprète. Elle parlait couramment
cinq langues et avait fait de sérieux progrès en occitan. Vinciane
appréciait beaucoup sa réserve. Elle ne posait jamais de questions et
acceptait les gens tels qu’ils étaient. Gerda se livrait très peu. Après
sept ans, Vinciane ne savait toujours presque rien sur elle. Elle
n’évoquait jamais son passé ni son pays. Quand on la questionnait, on
n’obtenait guère que des réponses évasives. Elle préférait parler de ses
projets. Là, elle était intarissable : la culture de plantes médicinales
et l’extraction d’huiles essentielles en particulier. Un an après son
arrivée, elle avait racheté une maison en piteux état à la sortie du
village. Elle la retapait elle-même, parfois avec l’aide de migrants.
Elle savait tout faire : maçonnerie, menuiserie, plomberie, rien n’avait
de secret pour elle. À plus d’une reprise, Vinciane l’avait appelée à la
rescousse quand un robinet fuyait, une canalisation était bouchée ou
lorsque l’installation électrique vétuste de son établissement
nécessitait une intervention urgente. Gerda souriait toujours, ne se
plaignait jamais. Elle semblait sortie tout droit d’un conte de fée.
Alors pourquoi ? Comment
pouvait-on en vouloir à Gerda ? Qui avait commencé à la surnommer la
bruèissa – la sorcière en occitan –, la bruèissa batave ?
Bien sûr, il y avait eu les migrants. Cela ne plaisait pas à tout le
monde. Pourtant, les gens du village n’étaient pas racistes. Des
étrangers, ici, il y en avait toujours eu : républicains espagnols,
harkis, jeunes illuminés d’un peu partout qui rêvaient d’un improbable
retour à la terre et qui finissaient toujours par retourner en ville.
Les migrants ne faisaient jamais que passer. Reconstruire un mur ou
refaire une toiture chez Gerda, cela ne prenait que quelques jours.
Après, ils disparaissaient aussi vite qu’ils étaient venus. Ils ne
logeaient pas au village. Gerda allait les chercher à l’aube et les
ramenait dans la nuit. Personne ne savait où. Difficile de croire que
leur présence discrète et épisodique sur le chantier soit la cause du
rejet de Gerda. Et d’ailleurs, les gros travaux étaient terminés depuis
longtemps. En fait, ça avait déraillé d’un coup. Pendant six ans, tout
s’était bien passé, Gerda semblait parfaitement intégrée. Mais depuis
l’hiver dernier, les visages s’étaient fermés. Vinciane l’avait remarqué
parmi les habitués du café, surtout les plus âgés. Ceux-là mêmes qui
souriaient en la voyant manier la scie ou la truelle. La patronne n’y
avait pas prêté attention. Des brouilles et des réconciliations, elle en
voyait constamment. Mais ici, c’était différent. En y repensant,
Vinciane se souvenait d’un regard haineux du vieux Martial alors que
Gerda était venue réparer une fenêtre qui ne fermait plus. Quelle raison
avait donc Martial d’en vouloir à la Hollandaise ? L’homme était plutôt
renfrogné mais jamais Vinciane n’avait vu cet affreux rictus sur son
visage. Pas plus que chez d’autres habitants du village du reste. La
haine c’est comme une avalanche : quelqu’un lance une boule de neige,
elle dévale la pente, elle grossit, elle grossit et finit par déclencher
le glissement d’un pan entier de la couverture neigeuse. La patronne
avait surpris des conversations à voix basse en occitan entre certains
habitués. Presque toujours des vieux. Ils détournaient la tête quand
Gerda passait. Elle en avait même vu un cracher par terre. On ne
répondait plus à son salut amical. L’éternel sourire de Gerda disparut
et elle se mura progressivement dans le silence. Vinciane l’avait vue
réparer un carreau cassé, redresser une clôture enfoncée. Puis, on avait
crevé les quatre pneus de sa voiture. En juin, elle avait conduit son
chien chez le vétérinaire. Vinciane avait appris qu’il avait été
empoisonné. Ensuite, on avait répandu de l’herbicide sur les plantes
médicinales. Finalement, un soir, Gerda était venue voir Vinciane après
la fermeture du café. Elle avait pleuré. Elle lui avait confié les clés
de la maison expliquant qu’il fallait qu’elle retourne aux Pays-Bas pour
quelque temps. Elle était partie dans la nuit sans autre explication,
laissant Vinciane stupéfaite.
À plus de mille
kilomètres de là, à l’extrémité nord de l’île de Texel, une femme aux
cheveux blancs et aux yeux cernés se dirige vers le phare d’Eierland. Un
groupe de limicoles fouille le sable en bordure de mer : trois courlis
au bec arqué, quelques bécasseaux au bec court et deux chevaliers aux
longues pattes effilées. Mais Gerda n’est pas venue pour observer les
oiseaux. Elle se dirige d’un pas décidé et regarde fixement le phare.
Elle s’arrête et les larmes coulent sur ses joues. Elle s’agenouille et
se prend la tête dans les mains. Elle est secouée de sanglots dans
l’indifférence du vent et du sable qui grésille sur son ciré. Après un
long moment, elle se relève, rebrousse chemin, puis se rend au cimetière
des Géorgiens. C’est là que son père est enterré avec ses camarades
d’infortune.
Au café de La mère
l’oye, les habitants viennent interroger Vinciane. Le départ de
Gerda les met mal à l’aise, même s’ils ne l’avouent pas. Martial et sa
bande se contentent de hausser les épaules. « Elle est partie. C’est
toujours ainsi que ça se termine avec les estrangièrs ». La
patronne se doute bien qu’ils sont au moins en partie responsables de la
fuite de Gerda mais elle n’a pas de preuves. Gerda n’a jamais porté
plainte. Elle était convaincue que ce serait peine perdue. Vinciane
aussi. Ce serait l’omerta, elle en était sûre.
Un mois plus tard,
Vinciane découvre une lettre des Pays-Bas mêlée aux factures et aux
prospectus de ses fournisseurs. Elle décachète l’enveloppe, le cœur
battant.
Chère Vinciane,
Ne m’en veuille pas si je n’ai pas pu m’expliquer avant mon départ ni
t’écrire plus tôt. Les gens m’ont traitée en paria. Ils m’ont jugée
coupable d’actes commis par des membres de ma famille pendant
l’occupation.
Il faut dire que ma famille s’est toujours trouvée dans le camp des
perdants. Mon grand-père était français. En 1918, il faisait partie des
soldats envoyés en appui des Russes cherchant à rétablir le pouvoir des
tsars. Ce sont les Bolcheviks qui ont gagné et il a été tué. Il avait
été envoyé en Ukraine. C’est là qu’il a rencontré ma grand-mère.
Géorgienne, elle travaillait à Odessa pour une entreprise de fret
maritime. Seule et enceinte, elle a jugé préférable de rentrer en
Géorgie auprès de sa famille.
Pendant la seconde guerre mondiale, mon père, mobilisé dans l’armée
soviétique, a été capturé par les Allemands, comme beaucoup d’autres
Géorgiens. Ils leur ont laissé le choix : aller mourir de faim dans un
camp de prisonniers ou être incorporés dans la légion géorgienne,
auxiliaire du Reich. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé à Texel. En avril
45, le bataillon géorgien s’est révolté contre les Allemands.
Malheureusement, c’était un peu trop tôt. Les Canadiens n’ont libéré
l’île de Texel qu’à la fin mai alors que l’Allemagne avait déjà
capitulé. Il paraît que mon père a été parmi les derniers à se faire
massacrer par les Allemands près du phare.
Comme mon grand-père avant lui, il a cependant trouvé moyen de procréer
avant de mourir. Cela doit être un réflexe de survie ! Ma mère, native
de l’île, était enceinte de trois mois quand il est mort. Après
l’effondrement de l’URSS, elle s’est rendue en Géorgie. Elle a réussi à
retrouver des membres de la famille de ma grand-mère qui lui ont donné
des informations sur mon père et mon grand-père. C’est ainsi que j’ai su
que le grand-père était né dans ton village.
Quand j’ai pris ma retraite, je suis venue m’installer chez vous, comme
tu le sais. Discrètement, j’ai fouillé les archives de la région et j’ai
fini par retracer l’histoire de ma branche paternelle. C’est là que ça
s’est gâté. Les plus âgés dans le village ont appris ce que je cherchais
et, par conséquent, qui j’étais. Dans la famille de mon grand-père,
manifestement, on avait le cœur à droite et même à l’extrême droite. Les
cousins de mon père se sont rangés du côté de Pétain quand il a pris le
pouvoir. Contrairement à mon père, eux ont choisi de leur plein gré et
même avec zèle : l’un des trois cousins était dans la milice. Il a été
tué par des résistants. Un autre s’est enrôlé dans la LVF. Il est mort
sur le front russe. L’histoire se répète ! Et le troisième, collabo
notoire, indic de la Gestapo, s’est fait lyncher à la Libération. Pas de
quoi être fière de mes ancêtres. Quand certains l’ont su dans le
village, j’ai été assimilée aux traîtres. C’est absurde. En quoi suis-je
responsable ? Je n’étais pas encore née et je ne connaissais même pas
les membres de la branche paternelle de ma famille. Tu connais la suite.
J’avais rêvé de vignobles ensoleillés. Les démons du passé en ont décidé
autrement et m’ont rejetée sur les plages de mon île natale comme un
débris après un naufrage. Le naufrage de ma famille. Heureusement, je
n’ai pas d’enfant. Je serai le dernier maillon d’une chaîne de malheurs.
Je t’embrasse.
Gerda
_ _ _ _
Chère Gerda,
Je suis soulagée d’avoir enfin de tes nouvelles. Si seulement tu m’avais
parlé de tout cela plus tôt !
Il faut que tu saches que le père de Martial a été torturé par la
Gestapo et son oncle est mort en déportation. C’est l’indic dont tu
parlais qui a causé leur perte. Évidemment, tu n’y es pour rien. Mais
cela explique son hostilité.
Avec l’appui du maire, j’ai réussi à parler avec lui et avec les autres
anciens qui t’en veulent. Quand on leur a expliqué l’histoire du
bataillon géorgien qui s’était révolté, cela les a un peu calmés. Notre
jeune maire est un type ouvert. Il était très emballé par tes projets de
plantes médicinales. Sa femme est sénégalaise. Les horreurs de la
guerre, elle connaît. Son arrière-grand-père et son grand-père étaient
tirailleurs. L’un est tombé en 1916, l’autre en 1940. Le maire a fait
venir un ami historien, professeur à Toulouse, qui a confirmé tout ce
que tu écrivais à propos de ton grand-père et de ton père. Je pense que
Martial et ses copains ont été à peu près convaincus. C’est par le
dialogue qu’on peut en sortir.
Je surveille ta maison et nous sommes quelques-unes à l’entretenir et à
nous occuper du jardin. Ne t’en fais pas. Tout finira par s’arranger.
S’il n’y avait pas le café, je viendrais volontiers te voir pour t’en
parler de vive voix. Patience, je ne suis pas la seule à espérer te voir
revenir parmi nous.
Je t’embrasse.
Vinciane.
L’échange épistolaire
entre les deux femmes se poursuivit encore longtemps mais Gerda ne
revint jamais au village. Vinciane finit par se rendre aux Pays-Bas,
accompagnée par l’épouse du maire. Elles ne réussirent pas à convaincre
Gerda. Son rêve était brisé.
Texte
de Christian Houba, de Beynes (78), 2023
Patiments e... pomas d'amor
Se remembra quand arribèt al vilatge, qu’aviá tant de vam e de
projèctes… Qu’es aquò que se’n virèt mal ?
De marcar de pèira negra aquela fin de
tantossada que lor tombèt la novèla. Pasmens tot aviá plan
començat. S’èra levada coma a l’acostumada, a poncha de jorn.
Desbochardada a la lèsta e, la taçada de cafè engolida lèu fach,
s’èra ganhat l’òrt. Un ortet que bastava per sos besonhs,
qu’èran pas que doas femnas a l’ostal, ela la maire e sa filha
Cloé, una dròlla espompida que marchava cap a sos quinze ans. Lo
demai de l’ortalhada lo vendián al pichòt mercat del diluns de
ser sus la plaça del vilatge. Lo cèl ja clar e sens cap de
nívols anonciava una jornada de calimàs, una calorassa ofegaira
e pesuga que senhorejava dempuèi una brava passada qu’èrem a la
fin d’agost e que ren fasiá sentir la venguda de las tranadas
qu’aurián menat un peçuc de frescor e, o pensava galavardament,
los camparòls dins lo castanhal. Los degots d’aigatge encara
crocats a la poncha de las èrbas passidas que bordejavan la
senda estrecha, los primièrs rais del solelh a mand d’espelir
los aurián lèu beguts.
A
l’òrt l’òbra èra pas de manca. De’n primièr culhir pomas d’amor,
pebrons e merinjanas que pensava aprestar la chichomèia pel
dinnar de l’endeman e puèi las mongetas tendras e sens fials
coma fasiá regularament cada tres jorns dempuèi las primièiras
flors. De quora en quora arrestava la culhida per s’acorsar cap
al besal qu’i rajava l’aiga que menava una canonada dempuèi la
sòrga. Dobrir e tornar barrar de besalets que serpentejavan
alentorn dels plants. Una aiga preciosa, d’esparnhar en aquel
temps de secarassa. Aprèp li demorariá de tirar las èrbas
marridas qu’amenaçavan d’ofegar los plantolhièrs de cebas e de
pòrres.
Cloé, ela, aprofechava son temps de vacanças, per demorar un
pauc mai al lièch. Collegiana li fasiá, ela tanben, mestièr de
se levar d’ora per se ganhar l’escòla. Gaireben un quilomètre de
caminar de pè sul camin escalabrós e peirós per trapar lo
quitram e lo taxi que la menava amb tres o quatre autres
escolans o collegians al vilatge que s’estaloirava mai bas dins
la valada. Pasmens e mai i aguèsse pas escòla, rebalava pas de
tròp qu’ela tanben se cargava d’una part del trabalh de la
borieta e que se fasiá pas pregar per ajudar la maire. Lo dejunh
l’esperava sus la taula de la cosina. Lo lach de la cabra
banuda, se ne fariá calfar un bolat e puèi se copariá doas o
tres lescas del pan cuèch sus un brasàs d’eusina dins lo pichòt
forn que tenián al fons del cortiu. Las lescas las tostariá de
confitura d’albricòts qu’avián aprestada a la fin de junh, la
maire e ela, gaujosas e risentas. La recòrda, encausa una prima
geladissa e aurosa, èra pas estada de las bònas mas bastava per
sucrejar sos dejunhs fins a l’automna que mancariá pas de menar
sas castanhas e sa marmelada onchosa. Dejunh acabat, bòl,
culhièrs e cotèl refrescats, Cloé emponhava lo selhon de mólzer
e lo despartin que portariá a l’ortalhièra. Ela, Cloé, s’èra
presa de passion per lo cabrum. Un cabrum dels mai redusit sai
que, la cabra banuda, blanca e negra, e sa bessonada : de
cabridons ara d’afons destetats çò que lor quitava un pauc de
lach per son beure del matin e lo sobre per alestir de quora en
quora un parelh de pelardons. En camin per l’estable la filha
mancariá pas de passar per l’òrt per potonejar la maire e li
quitar son entrelesca, aprestada de la velha e lo botelhon
d’aiga fresca e benvenguda. Escasença d’escambiar rires e
paraulas amistosas e tanben de rapugar un parelh de grapetas de
pomas d’amor-cerièiras que crocava natura e que li fasián
lipetitge. Un moment puèi Annà, la maire, de genolhons entre las
regas de cebas, ausiriá amondaut sul penjal del sèrre lo
clarinejar gaujòs de la clapa que la cabra banuda portava a son
còl. Aquela patz campèstra, aquela musiqueta, li fasián doblidar
un temps lo penós de son trabalh ingrat e la susor que li rajava
long dels braces e de l’esquina que los rais ponchejavan e
ponhissián malgrat l’ora encara matinala.
De
son paire, Cloé ne parlava pas jamai. De vertat teniá tot escàs
tres ans quand los eveniments s’èran aviats mas pensava pas, ela
la maire, que la drolleta n’aguèsse pas gardar al fons de sa
mementa lo sovenir. La vesiá de còps pensativa mas tant l’una
coma l’autra s’esparnhavan de s’espandir sul sicut. Los uèlhs
solets parlavan e ne disián fòrça.
Annà aviá pas esperat l’arrestacion per prene lenga de
rescondons amb un cosin, vièlh garçon, la sola persona que
demorava de sa familha. Viviá, el, se sonava Pòl de son pichòt
nom mas lo monde l’avián escaissat Popelha, dins un ostalon a la
broa del vilatge. Retirat de las Pòstas e encara valent e
biaissut s’amaganhava la vida en trabalhonejar d’un caire a
l’autre de la comuna. Lo pauc de moneda que la cosina aviá
capitat de rapugar d’aquí entr’aquí aviá bastat a pron pena per
pagar lo material e, la man d’òbra, lo Popelha li ne fasiá
present. Aital lo mas qu’Annà teniá de familha, abausonat
dempuèi d’annadas, foguèt petaçat a la gròssa e las tèrras a son
entorn desbartassadas. Tre que se ne fariá l’escasença, podrián,
ela e sa filha, i trapar un çò sieu e escapar a l’infèrn qu’èra
son quotidian dins l’ostal de son borrèl. D’aquel patiment lo
Popelha benlèu que ne sabiá ren o mai probable l’aviá sentit mas
coma tant d’autres se l’èra gardat per el.
Un
amor de joinessa, ela orfanèla encara jove que los parents
s’èran negats dins un accident alara que de nuèch tornavan al
mas. Son carri aviá cabussat del pont per s’aplatussar un
parelh de mètres mai bas e per s’enfonilhar dins un gorguet de
pas res. L’aviá rescontrat lo polit garçon qu’èra encara tota
negada de plors e de dòl. El, bèl parlaire, aviá trapat
aisidament las paraulas assolaçairas. S’èran pas maridats, qu’el
o voliá pas, nimai pacsats, mas aviá pas gaire esperat per li
prepausar de viure amassa. Un parelh d’annadas que passèron
uroses e amoroses dins un lojatment, pichotet saique mas pro
agradiu, dins una vila freja e desconeguda. Pauc a cha pauc la
pòrta foguèt tancada als amics e a las amigas e s’èra trapada
coma presonièira, embarrada dins la solesa e lo tristum. Volguèt
pas el, que cerquèsse un novèl trabalh qu’aviá degut encausa la
mudason abandonar son emplec a la banca.
Èra
prensa dempuèi un parelh de mesadas que los repotegatges se
faguèron mai frequents. S’èra avisada, ela, que tornava lo ser a
l’ostal tissós e de mai en mai sovent embriagat. Un petaç que
rebalava, una camisa mal estirada, la sopa tròp o pas pro calda
o salada, tot li èra escasença de renar e d’amenaçar. Ela,
alassada, mudava pas e aquò saique lo fasiá encara mai asirós.
La pichòta èra encara en borrassa que los bacèls venguèron far
companha a las paraulas porcassièiras. Picava dur mas, embriagat
qu’embriagat, servava pasmens pro de sen per tustar aquí que se
ne veiriá pas la macadura. Colèra tombada, se fasiá tendre que
non sai, se desencusava, la potonejava tant e mai, prometiá qu’i
tornariá pas pus. Ela preferissiá creire aquò puslèu que de
patir una autra estiblassada. Pasmens un parelh de còps la
deguèt menar en cò del mètge e aquí trapava totjorn quicòm per
explicar la nafradura, una casuda dins los escalièrs, una
ventada que butèt la pòrta, una escarlimpada sul caladat, que te
sabi. Gausava pas lo contrariar de paur de ne pagar lo prètz un
còp a l’ostal ela e benlèu Cloé que descabestrat se podiá pas
reténer e ja la drolleta s’èra facha charrar sens qu’i comprenga
ren la paureta. Lo mètge, el, semblava creire a l’accident.
Miègjorn se sarrava, ja lo solelh tabassava dur. Èra mai que
temps de s’assostar. Annà ausiguèt l’esquilada del tropelet que
se ganhava l’establon, se prenguèt sota lo braç lo desquet de
fartalha e maire e filha se trapèron dins la frescor de la
cosina escura que n’avián daissat los contravents tancats. Aital
s’aparavan del calimàs e de la moscalhina. Lo dinnar, mai que
mai de cruditats, foguèt lèu aprestat e manjat. Per la
prangièira s’instalèron a l’ombra de la trelha que sos rasims
començavan de virar del verd al blau clar. Al menú, tant per
l’una coma per l’autra, penequet e lectura. Al cap d’un temps,
Annà pleguèt libre e besiclas e s’acaminèt cap al cortiu. A
costat del forn se quilhava una colomna pintrada de negra,
l’aiga que l’emplenava calfada del solelh generós prometiá una
docha de las mai agradivas. Cloé aviá seguit e maire e filha,
nusas e risentas, s’adonèron al chalum de l’aiga se gispant a
ne’n vòles aquí n’as. Ara l’aiga se fasiá fresqueta e èra temps
de prene lo toalhon per se secar la pèl. S’eissugavan l’una
l’autra e tot fasent Cloé, del det e de l’agach, se podiá pas
reténer de seguir las bofiguetas encara plan marcadas que
regavan l’esquina e las cuèissas de sa maire. Lo rire que totara
la bassacava daissava plaça a un muditge amar e fugidís. Las
annadas avián pas capitat d’escafar las crèstas de las vièlhas
nafraduras e del patiment. Sonque lo negre violaçat dels
primièrs temps s’èra mudat en roge tendre, color de… pomas
d’amor- cerièiras a mand de s’amadurar.
Lo
demai de la tantossada se passava en tascas menudas : s’entrevar
dels conilhets e de las galinas, levar los uòus, ben rares en
aquel temps de calorassa, per Cloé lo mólzer del ser, e puèi
totas doas aprestar lo sopar que prendrián defòra a la lutz de
las estelas. Annà coma lo fasiá cada vèspre aviá alucat la
television que debanava publicitat, jòcs e novèlas.
Lo
son èra al mai bas mas quilhèron la tèsta totas doas a l’encòp.
Un òme sortissiá de preson. Liberacion anticipada, disián,
encausa sa bona conducha e la quichada de son avocat. Lo
reconeguèron. Cloé portava son nom e el al jornalista que
l’entrevistava disiá que çò mai urgent per el èra de quichar sa
filha dins sos braces. Dotze ans que l’aviá pas vista, se
passava pas un jorn qu’i pensèsse pas, la maire la li aviá pas
jamai menada al parlador, una vergonha, se planhissiá tot
plorinejant.
La
preson, òc ! S’èra adonat al jòc e i aviá daissat un molonàs de
moneda. Venguèt un temps que poguèt pas pus pagar e aquò l’aviá
fach que mai rabiós que la tustava de mai en mai sovent e de mai
en mai violentament. Se fasiá el d’una còla de maufatàns. Lo
tarrabustavan que pagava pas son dèute. E puèi i aguèt aquel
afar, un cambriolatge de banca que virèt mal, lo gardian que
n’èra demorat endecat per la vida, clavelat sus un fautuèlh de
rodetas. Arrestèron la banda e el tanben. Cridèt, jurèt que i
èra per res, qu’èra a l’ostal suau amb sa companha e sa filha.
Èra pas messòrga que i èra a l’ostal, o sabiá plan Annà. Cossí
auriá pogut doblidar aquel jorn que lo ponh li aviá fendasclat
la gauta e escrachat dos caissals alara que lo pè li espeteva
tres còstas ? Pasmens als gendarmas que menavan l’enquista aviá
respondut que ne sabiá ren, de temps aviá passat e se rementava
pas de que ne virava aquel jorn. Al procès l’avocat i èra
tornat. Anava respondre quand son agach se pausèt sus la victima
tota desmalugada sus son fautuèlh de rodetas e se vesiá ela e
vesiá subretot sa filha, alara aviá capejat de non. L’avocat li
aviá tornamai demandat que voliá ausir la responsa. Alara faguèt
en marmolejar : « Èri soleta amb ma filha e ne soi segura.» El,
lo borrèl, ne prenguèt per quinze ans. Lo temps que caliá a Cloé
per aténher sa majoritat, un solaç. Es adonc qu’Annà aviá
decidit de virar la pagina e de tornar a l’ostalet del vilatge
de familha. Una vida novèla, un vam novèl e de projèctes a
bodre. E ara…
Ara, demoravan necas e ensucadas, tant la filha coma la maire.
Foguèt Cloé que se reprenguèt la primièira. « Nos a tròp fach
patir, diguèt, lo volèm pas pus veire. » Aquel plural bastèt per
tornar de vam a Annà. Èra pas sola, èra pas jamai estada sola a
cargar lo fais. Lo temps d’un ulauç a Annà li tornèt l’imatge de
la manida que trapava quand la raissa li èra tombada sul còs,
acrochonida dins l’escur d’un placard de sa cambreta que
sarrava sa titèia contra son pitre e los plors que negavan sa
cara e ela, la maire, macada e dolenta, que patissiá per
l’assolaçar e li tornar la gaug de son enfantesa.
Èran pas mai maire e filha mas doas femnas, doas batentas, ben
resolgudas de menar la batèsta fins a la victòria. A elas de
trapar la bona estrategia. Del primièr, lo mas qu’i vivián
dempuèi tant de temps, sol e perdut dins la montanha, i podián
pas demorar mai. Èra mestièr de partir sulpic que l’autre èra
benlèu ja en camin e podiá espelir dins las oras venentas.
D’astre, mercé la tela e los rets socials, Annà aviá capitat de
se tornar amistançar amb una anciana amiga d’escòla que viviá
dins una vilòta a broa de Tarn. De temps que la femna las
convidava mas fins ara lo rambalh de la borieta èra estat
d’empacha per s’escapar. Lo borrèl las anariá pas quèrre dins
aquel luòc que coneissiá pas. Annà prendriá lenga amb un avocat
e se ne virava fariá planh per las violéncias, basta i aguèsse
pas prescripcion, emai se riscavan de la carcanhar per son fals
testimoniatge al moment del procès.
Una
bona part de la nuèch s’èra passada per destriar las besonhas
d’emportar e aquelas de daissar. Avián cargat lo carri de
l’essencial. Lo Popelha, sempre devoat e encara pro valhent,
s’entrevariá de las bèstias e de l’òrt e l’amiga èra estada mai
que contenta d’aprene sa visita emai se li daissavan gaire de
temps per las aculhir.
Partiguèron d’ora encara totas estransinadas. Parlavan pauc mas
son agachada, tant per la maire coma per la filha, marcava sa
ràbia e sa determinacion. Avián passat lo vilatge e rotlavan sus
la departamentala estrecha e viradissa, ben desèrta d’aquesta
ora que te devistèron tres o quatre gendarmas. Avián tancat lo
rota. Adonc se diguèron totas doas estabosidas, son aquí per nos
arrestar. L’autre aurà agut crenta de la nòstra fugida e aurà
pas rebalat per cridar al raubament de minor. Pasmens degun dels
militaris venguèt pas cap a elas e elas los vesián anar-venir
afanats. Annà reconeguèt un jove qu’aviá rescontrat dins un
temps que remplaçava la segretària a la Comuna. Davalèt e se
sarrèt de l’òme. De nuèch un carri aviá mancat la virada, li
diguèt aquel, e aviá barrutlat dins lo bossoire. Lo menaire
qu’èra solet èra estat escrapochinat sul còp. Un galonat parlava
al telefòn. Annà l’entendeguèt puèi que disiá a sos òmes :
“L’avèm identificat, sortiguèt ièr de preson, aurà pas agut lo
temps de profiechar de sa libertat.” Un autre faguèt : “
Sortissiá de preson ? M’estona pas qu’avèm trapat dins lo carri
un fusiu cargat. De mon vejaire èra pas per caçar los singlars.”
Annà n’esperèt pas mai, tornèt al carri e tre que lo gendarma li
signifiquèt que la via èra liura quichèt la clau del contact e
s’escridèt assolaçada : “ Tarn nos espèra !”
I
passèron doas setmanadas plenas e destibadas. Quand tornèron
gandiguèron l’òrt. Del temps que culhissián per son dinnar de
grapetas de pomas d’amor-cerièiras ben maduras, la cabra banuda
botèt la tèsta a l’arquièira de son estable e las saludèt d’un :
“Bè! Bè:!”
E
cric e crac... lo patiment èra acabat.
Texte de Jòrdi Peladan, de Nimes (30), 2023 |
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Liberté
ou danger
Elle se rappelle son arrivée au village, pleine d’enthousiasme
et de projets… Qu’est-ce qui a bien pu dérailler ?
Lin était une
fille de la forêt, elle avait grandi loin des humains, loin de
toutes les technologies. Ses habits se limitaient à de grandes
feuilles cousues ensemble avec des herbes fines, et ses cheveux
noirs étaient toujours coiffés en une longue natte attachée avec
une tige d’on ne sait quelle herbe folle. Elle se contentait du
peu que lui offrait la nature, elle avait appris à suivre les
animaux pour dénicher les baies et les champignons qui lui
servaient de repas. Sa seule famille se résumait à deux oursons
avec qui elle avait grandi, et leur mère qui depuis était morte,
abattue par un chasseur.
Lorsque les deux
oursons furent plus âgés et la laissèrent pour trouver un
territoire où fonder une famille, plus rien ne la retenait
vraiment dans la forêt si ce n’est le plaisir d’être libre.
Alors, elle se fabriqua un hamac, qu’elle pourrait accrocher sur
n’importe quel arbre, et elle s’en alla. Elle marcha pendant
plusieurs jours, sans savoir vraiment où aller.
Un soir, elle
arriva près d’un village. Un village qu’on pourrait qualifier de
ruine car la plupart des maisons de pierre étaient détruites, en
partie ou entièrement, et il ne paraissait pas vraiment habité.
Toutefois, pour elle qui avait passé toute sa vie dans la
nature, ce village semblait magnifique. Elle n’avait jamais rien
vu de pareil et elle se demanda ce que cela faisait de vivre
entre des murs et non dans un hamac tendu entre deux branches.
Elle se rappelle
avoir sursauté lorsqu’une petite fille était apparue derrière
elle, en haillons. Cette petite, sortie de nulle part, était
maigre. À première vue, il n’y avait qu’elle dans ce village, et
pourtant, dans les instants qui suivirent, les deux jeunes
filles se trouvèrent au centre d’un cercle d’une vingtaine
d’enfants plus ou moins âgés. Lin n’avait jamais vu autant
d’humains en même temps ni même en tout dans sa vie ! Puis elle
avait remarqué que tous étaient maigres et n’avaient pas
d’habits sans une multitude de déchirures. Elle leur avait alors
demandé pourquoi ils étaient là, dans ce village désert et
détruit, seuls et sans beaucoup de nourriture. La première
fillette qui était venue vers elle lui avait répondu que leurs
parents avaient tous succombé à l’hiver car ils étaient malades,
faute de soins dignes de ce nom. Les enfants avaient donc été
contraints de se débrouiller seuls, mais manquant de force pour
soulever les pierres, ils n’avaient pu renforcer les maisons.
Lin les avait alors rassurés en leur disant qu’ils allaient
trouver de la nourriture, qu’elle allait rester avec eux pour
les aider et qu’ils s’en sortiraient tous. Et elle leur avait
appris à suivre les animaux pour trouver la nourriture et l’eau
nécessaire à leur survie, puis elle leur avait enseigné l’art
des vêtements en feuilles. Tous avaient eu l’air passionné de
ceux qui découvrent de nouvelles choses. Lin, elle, découvrait
la joie de vivre avec ceux de sa race.
Plus tard,
lorsque les enfants eurent regagné des forces, Lin leur apprit à
se défendre. Elle leur apprit à manier différentes armes :
lance-pierre, bâtons, boules d’orties et de ronces, etc… Tout ce
qui pouvait servir à se battre contre quelque agresseur. Ces
précautions s’avérèrent utiles car quelques jours après, le
village fut attaqué par un renard, qui de toute évidence était
une femelle en quête de nourriture pour ses petits. La bataille
fut remportée par les habitants, et la vie reprit son cours.
Cependant,
malgré cette victoire, l’instinct de Lin lui soufflait de se
méfier. Et en effet, dès le lendemain, lorsqu’elle se réveilla,
elle fut surprise de trouver devant elle la petite qui l’avait
accueillie le premier jour, couchée à côté d’une pierre,
visiblement assommée. Lin se précipita dans le village. La scène
qui s’offrait alors à elle était pire que tout ce qu’elle aurait
pu imaginer. Elle avait devant elle une bataille qui opposait…
les enfants du village entre eux. Ils étaient en train de se
battre devant elle, avec les armes et les techniques qu’elle
leur avait enseignées. Lin poussa un cri bestial, presque
inhumain. Les jets de pierres cessèrent net et tous la
regardèrent comme si elle était une étrangère à leurs yeux.
Elle se souvient
avoir vu certains des plus petits gisant à terre, des griffures
de ronces plein les bras, et quelques-uns plus âgés tentant de
les aider à se lever. Elle se souvient de la détresse dans leurs
yeux, de la fébrilité de leurs gestes. Puis, plus rien. Elle se
souvient seulement d’avoir fui. Elle a fui ce village en
abandonnant tous ses habitants à leur sort. Elle s’est arrêtée
plus loin, derrière un buisson, essoufflée.
Elle attend. En
proie à ses souvenirs. Elle se rappelle son arrivée au village,
pleine d’enthousiasme et de projets… Qu’est-ce qui a bien pu
dérailler ? Elle a tout appris à ces enfants en panique. Elle
leur a offert tout son savoir, tout ce qui pourrait les aider à
survivre dans la forêt, et voilà ce qu’ils en ont fait. Elle se
demande si tous les humains sont comme ça, un goût inné de la
guerre les forçant à se battre pour tout et n’importe quoi. Elle
aurait peut-être mieux fait de rester loin de cette race
toxique, à l’abri dans la forêt. Elle se demande s’ils ont fini
par cesser le combat, soigner les blessés et réfléchir. Et elle,
que va-t-elle faire à présent ? Pour commencer, il lui faut
trouver un lit pour la nuit. Alors, tout en réfléchissant à ce
qu’elle fera après, elle se met en quête d’arbres où accrocher
un hamac, et de feuilles pour en construire un. Puis elle
cherche un animal à suivre pour s’alimenter, mais elle est trop
près du village. Le bruit de la lutte a fait fuir toute la faune
sauvage. Alors elle s’éloigne. Elle sait qu’elle est assez loin
quand elle croise le chemin d’un lièvre. Elle le suit alors
jusqu’à une rivière. Elle boit longtemps et se passe un coup
d’eau sur le visage. Lorsqu’elle relève la tête, elle voit en
face d’elle un pommier. Elle traverse la rivière à gué et
cueille une pomme. Elle croque dedans et laisse le jus sucré
couler dans sa gorge. Combien de temps est-elle restée sans
manger ? Elle n’en a aucune idée. Elle cueille quelques pommes
et retourne à son campement improvisé.
Quelle surprise
lorsqu’elle voit, assis en cercle autour de son hamac, les
enfants du village ! Ils sont tous là, sans exception, et leurs
griffures ne sont plus que des mauvais souvenirs pour eux. Ils
ont bien sûr toujours les cicatrices, mais ils se sont
réconciliés. Lin est heureuse de les voir ainsi, comme si rien
ne s’était jamais passé, comme si leur querelle n’avait jamais
eu lieu. Elle demande alors si tout le monde va bien, y compris
la petite qui, manifestement, avait voulu la prévenir de la
bataille et avait été assommée au pied de son lit. C’est alors
que, de derrière un arbre proche, la petite sort, les bras
remplis de nourriture fraîchement cueillie. Lin comprend que
toutes ces victuailles sont pour elle, lorsque sa protégée les
dépose à ses pieds. Elle est émue. Les enfants lui racontent
alors comment ils ont cueilli les fruits à l’aide du
lance-pierre, en lançant des projectiles dans les branches de
l’arbre dont ils voulaient les fruits. Lin songe qu’ils ne s’en
sont pas si mal sortis finalement. Elle n’a pas tout raté en
leur apprenant à fabriquer des armes.
Maintenant, il
fait nuit. Lin est dans son hamac. Elle repense à la fin de
soirée. Ils avaient préparé tous ensemble un dîner avec les
aliments qu’ils avaient réunis. Puis, les enfants lui avaient
proposé de revenir au village avec eux. Elle avait réfléchi un
instant et avait répondu qu’elle préférait passer une nuit
seule, comme avant. Ils étaient alors repartis vers les maisons
de pierre et elle était restée là, assise dans l’herbe, se
demandant comment étaient les autres individus de la race
humaine. Ensuite, elle s’était couchée dans son hamac en
regardant le ciel et en songeant que la vie était belle, la
nature magnifique, et que dès le lendemain elle partirait
chercher d’autres humains. Cette race étrange dont elle faisait
partie l’intriguait et la terrifiait en même temps.
Le matin, Lin
s’était réveillée au lever du jour et elle s’était mise en route
rapidement. Elle avait songé une dernière fois aux enfants du
village, avait roulé son hamac et elle s’était mise à marcher.
Droit devant elle car elle ne savait vers où se diriger. Aux
alentours de midi, comme elle avait faim, elle chercha un animal
qui pourrait la guider vers une source de nourriture. Elle
trouva rapidement quelques baies au bout d’un chemin de renard.
Elle en cueillit quelques-unes puis s’assit au pied d’un arbre.
Elle s’apprêtait à repartir lorsqu’un éclair jaune attira son
regard à la cime de l’arbre au pied duquel elle avait mangé.
Elle leva les yeux et aperçut un petit oiseau d’un jaune vif
s’envoler vers un autre arbre. Lin essaya de le rattraper mais
chaque fois qu’elle atteignait l’arbre sur lequel l’oiseau était
perché, celui-ci s’envolait à nouveau. Elle le suivit pendant
plusieurs heures, et d’un coup, la forêt s’arrêta. Lin,
surprise, stoppa net sa course. Elle fit bien car deux mètres
plus loin, le sol n’était plus là. Lin s’approcha du bord de la
falaise et elle découvrit quelque chose qu’elle n’avait jamais,
ou ne serait-ce qu’imaginé. Au pied de la falaise s’étendait une
ville immense, avec des grands immeubles et des rues
goudronnées. Lin resta là pendant quelques instants, à
contempler ce trou gris qui, pour elle, était si triste par
rapport aux couleurs de la nature qu’elle côtoyait depuis son
plus jeune âge. L’oiseau passa devant elle, ce qui eût pour
effet de la ramener à la réalité. Elle regarda autour d’elle et
chercha un chemin pour descendre. Elle en trouva un quelques
mètres plus loin et décida de l’emprunter. Elle chercha alors
l’oiseau et en se retournant, elle le vit repartir vers la
forêt. Elle eût un instant de doute, se demandant si c’était
vraiment une bonne idée de faire un pas vers les humains alors
que ces derniers avaient tué sa mère adoptive. En repensant à
l’ourse qui l’avait recueillie, Lin eût un pincement au cœur,
puis elle se reprit et se dit qu’elle aussi faisait partie de la
race des humains, et qu’il était de son devoir de les
rencontrer.
Lorsqu’elle
arriva en bas du chemin, elle se retrouva à quelques mètres des
premiers grillages délimitant des jardins pollués. Curieuse,
elle goûta une framboise et la recracha immédiatement. Elle
n’avait pas de goût autre qu’une âpreté qu’elle n’avait jamais
sentie dans les fruits qu’elle mangeait habituellement. Elle fût
déconcertée lorsque, quelques jardins plus loin, elle vit un
enfant engloutir toutes les framboises en semblant se régaler.
Elle continua sa route et se retrouva dans une rue. Elle
traversa sans regarder puisqu’elle n’avait jamais vu ça de sa
vie, et elle failli se faire renverser par une voiture. Lin
regarda passer cet engin métallique nouveau pour elle et se dit
que tout de même, la dangerosité de cette chose ne laissait pas
de place au doute : on pouvait bel et bien mourir par sa faute.
Dans une rue parallèle, Lin entra dans un supermarché. Elle
regarda les produits alignés d’un air tellement ébahi que tous
la regardaient avec des yeux étonnés comme si elle était
anormale. Et Lin, elle, ne trouvait pas normal que l’on trouve
tous ces fruits et légumes alignés avec des myrtilles à côté
d’un fruit allongé, courbé et tellement jaune que cela faisait
mal aux yeux. Elle partit en courant, terrifiée, lorsqu’elle vit
tous les poissons alignés sur l’étal du poissonnier en se
demandant comment il était possible d’en pêcher autant d’un seul
coup. Elle se retrouva dans le rayon des viandes sous plastique,
et en se retournant, elle se retrouva nez à nez avec un poulet
entier sous sa couche de film transparent. Elle sortit en
courant du magasin et se dit qu’elle en avait assez vu ainsi.
Toute à sa réflexion, elle courut jusqu’au chemin et ne s’arrêta
qu’une fois en haut de la falaise. Elle s’assit, essoufflée, et
regarda la ville. Celle-ci lui parut encore plus sombre
qu’avant, et elle fut heureuse finalement d’avoir grandi loin de
cette horreur.
Une fois à
nouveau dans la forêt, Lin va directement au village. Les
enfants l’accueillent à bras ouverts et ils passent la soirée à
discuter du fait que la forêt est bien mieux que la ville.
Lorsqu’ils vont se coucher, Lin songe que vivre dans la ville
doit être un enfer, que vivre dans la nature était très bien
même seule, mais que vivre avec des amis, des gens qui la
comprennent est décidément terriblement mieux. Elle s’endort,
heureuse d’avoir enfin trouvé sa place.
Texte de Justine Dubrulle, de
Péchabou (31), 2023 |
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Le recueil de nouvelles "Coups de théâtre au village" (2023) est disponible, au prix de 9.00 €,
sur demande à l'adresse :
info@lecteurduval.org,
ainsi que le CD-audio "Còps de teatre al vilatge"
au prix de 4 € (+ port si nécessité d'envoi) |
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