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"Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché, comme
tous les jeudis."
ou
encore :
"Aquel jorn, se n'èra anada vendre los uòus al mercat, coma cada
dijòus."
Lire :
- En plus
(texte sélectionné par le jury, mais non publié dans le recueil, son
auteur ayant été publié les deux années précédentes)
- Noirs, les
œufs ! (texte adulte)
-
Les lumières des Mawawaks
(texte Jeune)
En plus
Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché,
comme tous les jeudis... mais ce jeudi-là,
contrairement aux précédents, elle avait une boule au ventre, un mélange
bizarre d’appréhension et de hâte. A cause de ce qui s’était passé la
semaine précédente, elle n’était pas tranquille. Et, comme fait exprès,
pour faire bonne mesure, voilà le grincheux de service avec son camion
de fromages juste derrière elle quand elle commence à manœuvrer sa
camionnette pour prendre place. Il klaxonne et hoche la tête
d’énervement, comme si attendre trente secondes allait le tuer ! Elle
lui décoche un sourire en forme de rictus, et un doigt d’honneur mental.
Parmi tous les commerçants ambulants, c’est la brebis galeuse, le
mauvais coucheur. Il en faut toujours un, à croire que c’est
incontournable. Il l’appelle la vieille et claironne partout,
sauf devant elle bien sûr car c’est un courageux de l’arrière, qu’elle
devrait dégager. A son âge, on fait du tricot, pas les marchés !
Eh bien ! ne lui déplaise, à son âge - elle approche des soixante-dix -
elle est fière et heureuse de tenir son stand, d’autant plus heureuse
que, depuis quelques mois, c’est pour son petit-fils qu’elle travaille,
et c’est tellement inespéré qu’elle ne laisserait sa place pour rien au
monde, et surtout pas à un minable vendeur de fromages.
Ils avaient été fort déçus, Gaston et elle,
quand aucun de leurs trois enfants n’avait voulu prendre la succession,
mais voilà que l’année précédente, alors qu’elle allait se résoudre à
tout liquider après la mort brutale de son mari, l’aîné de leurs
petits-fils s’était dit intéressé et avait pris le relais. Tu parles
d’une aubaine ! Alors oui, Berthille est heureuse de tenir son stand et
de continuer à vendre de vrais œufs, pondus par de vraies
poules, nourries sainement.
En plus... les jeudis au marché, c’est
l’essentiel de la vie sociale de Berthille. Elle n’en a réellement pris
conscience qu’au moment où elle a cru tout perdre. Faut bien dire qu’à
la ferme elle voit davantage de poules que de gens, et que les poules,
question conversation, c’est limité. Alors oui, ils sont importants tous
ces petits mots de rien du tout qu’on échange sans même y penser. Le
temps qu’il fait, ou celui qui passe, l’affaire dont on parle à la télé,
la santé du petit et le travail du mari... pris isolément ces petits
riens comptent pour bien peu, mais il n’empêche, ils tissent un lien
essentiel. Tout simplement parce qu’ils sont portés par des gens.
Berthille n’irait pas jusqu’à dire que ce sont des amis - il faut garder
aux mots leur vraie valeur - mais ils sont assurément bien plus que des
clients, tous ces humains qui viennent lui acheter des œufs. Quand on a
suivi tout le parcours scolaire du petit-fils, du CP à la fac, la petite
vieille qui vient chercher sa boîte hebdomadaire ne peut pas n’être
qu’une simple cliente.
En plus... elle les aime, ses pratiques.
Même la suspicieuse qui ouvre systématiquement la boîte et vérifie
qu’aucun œuf ne soit fêlé. Même la grincheuse qui répète chaque fois
qu’au supermarché on les trouve trente centimes moins cher. Même l’ours
polaire, qu’elle a longtemps cru muet tant il ne communiquait que par
gestes et hochements de tête, et qui ne lui a jamais dit ni bonjour ni
merde. Pour un agaçant, combien de sympathiques ! Le vieux garçon qui
accompagne maman et porte son panier, la vacancière qui revient tous les
ans et supplie que l’on fasse attention au renard et à la buse, si
friands de poules, l’aide ménagère qui triche un peu sur le temps, celle
qui vient pour parler, questionner ou se confier, la jeunette qui veut
des œufs coque pour son chéri et la grand-mère pour ses meringues...
C’est sans fin la variété humaine, et elle aime ça, Berthille, se
confronter aux autres.
En plus... en plus de toutes ses habituées
il y a aussi et surtout la Julie de Jacassou. Ah ! que serait le marché
du jeudi sans la Julie de Jacassou ? On s’informe de la vie trépidante
des célébrités en lisant des revues spécialisées dans les salles
d’attente des docteurs. Au village, l’informatrice, c’est la Julie. Elle
arrive en même temps que Berthille, elle aide à installer l’étal, à
disposer la marchandise et, tout en s’activant, elle diffuse. Le vrai,
l’important... les décisions du conseil municipal, les travaux, l’état
civil (bien plus de morts, hélas, que de naissances dans ce village qui
vieillit, faute d’emploi). Les informations plus personnelles aussi...
les Chabbert du haut qui font ravaler la façade de la maison, la femme
du docteur qui a fait de même sur son visage, bouche de mérou, œil
asiatique... surréaliste ? cubiste ? surprenant à tout le moins... les
Chabbert du bas qui disent que la mémé est à ça dernier. Les
ragots aussi... le boucher qui a surpris le fils du curé avec son
apprenti dans la chambre froide, et paraît qu’ils tâtaient plutôt de
la viande chaude, si tu vois ce que je veux dire... Non, si elle
n’existait pas, on ne pourrait même pas l’inventer, la Julie de Jacassou.
Ce qui est sûr, c’est qu’elle manquerait à Berthille, si elle n’était
pas de la partie.
En plus... en plus de tout ça, au marché, il
y a les collègues commerçants. Elle en connaît certains depuis près de
cinquante ans. Ils ont vieilli avec elle ! Et tous, les anciens comme
les nouveaux, à l’exception d’un mal embouché, forment une communauté.
Certes, il y a des combines, des magouilles pour être mieux placé, des
vacheries, mais dès que la menace paraît, ils sont là. Une
entourloupette, une décision municipale inacceptable et ils font front
commun, et ça, c’est important. Quand elle a eu besoin, Berthille, elle
a pu compter sur eux. Et eux sur elle aussi, bien sûr.
En plus... avec quelques uns d’entre eux, le
noyau dur pourrait-on dire, la complicité va plus loin. Jusqu’au partage
du plat du jour à l’Auberge de la place. C’est sans chichis, bon,
simple, copieux, parfait donc. Et la tablée joyeuse. Du bel échange, là
encore. Il y a ceux qui viennent de loin et qui doivent manger avant de
reprendre la route, ceux qui aiment ça, ceux qui prennent leur temps,
comme Berthille qui, depuis longtemps, a fait du jeudi sa journée.
Gaston prenait la sienne de son côté... un en-cas dans le sac et le
voilà dehors dès le petit jour... champignons, chasse, pêche,
cueillettes diverses... c’était établi comme ça, et ça continue avec le
petit-fils, qui sait très bien faire cuire un œuf sans avoir besoin
d’aide.
Non, vraiment, le marché pour Berthille,
c’est vital.
En plus... en plus depuis quelques semaines,
il y a Alexandre. Ah ! comment dire Alexandre ? Il faut commencer par le
père. C’est d’abord lui que Berthille a connu. Trente ans durant il a
garé son camion de chaussures à côté de sa camionnette et, comme le
bonhomme était sympathique, les liens se sont créés. Ce qui n’a pas
empêché la congestion cérébrale, comme on ne dit plus désormais
puisqu’on parle par sigles. La moitié du corps aux abonnés absents, le
fauteuil roulant, la retraite encore loin, l’argent qui ne rentre plus
alors que les traites courent toujours. Et le fils au chômage, en fin de
droit... C’est plus que suffisant pour qu’il reprenne le volant et
essaie les chaussures, Alexandre.
Aussi avenant que son père, le fiston, et
beau garçon en plus. Même pas trente ans, bien découplé, souple comme
une liane et un visage de lumière. Un sourire permanent, un vrai
sourire, pas en plastique pour les clients, un sourire des lèvres et des
yeux. Des yeux d’un vert profond, bordés de cils noirs, fournis,
recourbés... à se faire poursuivre en injustice par toutes les
femmes de la terre. Vous ajoutez, gentil, serviable et pas fier du
tout... et vous vous demandez s’il existe. Mais il est bien là, à la
droite de Berthille, tous les jeudis.
Le courant passe entre les êtres, ou ne
passe pas, sans que l’on s’explique pourquoi. Entre ces deux-là, il
passe tout de suite. D’esprit, de corps, de comportement... ils sont sur
la même longueur d’onde, et ce ne sont pas quarante ans de différence
qui les brouillent, ces ondes. Tout roule en complicité immédiate et
facile, reconduite de jeudi en jeudi. Jusqu’au jour où... C’est un jour
de pluie froide où le chaland est rare et pressé, où l’on passe plus de
temps à attendre qu’à travailler. Berthille s’abrite dans le camion
d’Alexandre, plus confortable que la bâche de son étal. On a le temps de
parler, alors on se livre un peu plus, on s’aventure dans des zones de
confidence, des souvenirs, des sensations perdues, on se découvre sans
penser qu’il faudra peut-être se recouvrir. C’est comme ça qu’une
évocation innocente enflamme Alexandre. C’est vrai ? Eh oui ! Il a l’œil
qui pétille soudain. Il s’enthousiasme, s’emballe, projette. Berthille
rit, mais enfin, tu n’y penses pas ! Trouble, trouble... Eh bien, si !
justement, il y pense sérieusement. Mais comment ! Elle, une vieille
paysanne, allons... qu’est-ce que ça veut dire ? Berthille est
perturbée, bien plus qu’elle ne voudrait, et de façon bizarre. Pensons
clair : des partenaires de son âge, il doit en trouver autant qu’il
veut, alors... A quoi ça rime ? Mais voilà qu’il insiste, avec plus de
sérieux que d’habitude sur son éternel sourire qui fait fondre les
glaçons dès qu’il ajoute un regard. Allons, il faut raison garder, jeune
homme ! Justement, il n’y a pas de raison, dit-il, ou alors des bonnes.
Après le repas partagé à l’Auberge, Alexandre attend que
soient partis les trois courageux restés malgré le temps pourri et,
d’autorité, il entraîne Berthille vers son camion. Sans discussion. Elle
suit, comme hypnotisée, se demandant pourquoi elle a dans la tête ce
lancinant refrain d’une ancienne chanson...
Comment ne pas perdre la tête, serrée par des bras audacieux...
Dans le camion, une fois les chaussures
rangées, il reste une allée centrale bordée de deux falaises de boîtes
maintenues en place par les armatures des étals. C’est bien assez
d’espace pour l’usage qu’ils en ont. Alexandre installe Berthille,
s’assure qu’elle est bien, et c’est parti. Dieu ! comme c’est bizarre !
Les sensations reviennent au grand galop, la peur bien sûr mais très
vite aussi l’envie, l’exaltation... Le temps, l’âge ne comptent plus.
Les gestes hésitants se font plus fluides, plus sûrs, plus osés. Et le
plaisir est là, le plaisir oublié, délaissé. Retrouvé intact. Intense.
Comme il a eu raison d’insister, Alexandre ! Elle le lui dit,
reconnaissante et émue comme une jeune fille, tandis qu’elle se rajuste.
Et lui dit merci, merci et merci, comme un adolescent à sa première,
avant de poser un baiser de gentleman sur le dos de sa main.
Sur le chemin du retour, à toutes ces
sensations, Berthille ajoutera le soulagement. Elle se rend compte
qu’elle avait terriblement peur d’être ridicule et... non, elle n’a pas
été ridicule du tout. Soulagée donc et... heureuse. Oui, heureuse.
Dès lors, tous les marchés se prolongent par
ce passage dans le camion qui les laisse tous deux épanouis, enivrés
et heureux, comme dans la chanson. A n’y pas croire. Et pourtant !
Mais, puisque c’est si bon, au diable les inconvenances ! Mais
voilà que, la semaine dernière, soudain animée d’une confiance en elle
remontée de temps lointains, Berthille prend d’entrée de jeu les rênes
et ne les lâche plus. Elle mène la danse, ne laissant à Alexandre aucune
initiative. Elle le contraint et le force, gardant son pouvoir sur lui
jusqu’au final qui les laisse pantois, ahuris. Sidérés. Après un temps
de flottement et de sourires maladroits, ils se séparent en essayant de
faire comme d’habitude, mais la longueur d’ondes est brouillée cette
fois. Dès qu’elle se retrouve seule, Berthille se sent mal, de plus en
plus mal. Elle se demande. Se ronge. N’est-elle pas allée trop loin ?
Elle l’a vexé, c’est sûr, humilié sans doute. Fâché à mort. Dame ! elle
l’a tenu à sa merci, dépouillé de toute fierté, mis plus que nu... Un
homme, ça n’aime pas ça.
Voilà pourquoi, ce jeudi, elle revient au
marché avec la boule au ventre. Comment va-t-elle trouver Alexandre ?
C’est angoissant. Qu’on en finisse enfin, ce doute est insupportable !
Il est là. Oui, il est là, et tel qu’en lui-même, tout sourire, jusqu’à
ses yeux d’un vert profond qui pétillent de malice. Il vient vers elle
sans tarder. Ouf ! Berthille se rassure, elle ne l’a pas perdu. Elle lui
trouve quand même un petit air de conspirateur quand il s’approche
d’elle pour lui faire la bise. Elle voit juste. Conspiration il y a.
Elle le comprend dès qu’il sort un papier de sa poche et l’agite devant
ses yeux de plus en plus rieurs. Oh ! non. Son cœur rate deux ou trois
temps. Si, si... dit-il.
Au village, comme presque partout, le cimetière est à la sortie.
Berthille passe devant chaque fois qu’elle rentre à la ferme. Ce
jeudi-là, alors qu’elle longe le mur d’où dépassent quelques croix,
prise d’une inspiration soudaine, elle range la fourgonnette près de
l’entrée.
La tombe familiale est tout près. Son mari, Gaston, en
est le plus récent occupant. Il n’est pas tout seul, oh ! non. C’est
qu’il y en a des anciens qui se serrent les os dans ce petit logement !
Et pas seulement en ligne directe de parenté, on a fait dans le
cousinage dès le début, un siècle plus tôt. C’est pour cela que repose
ici aussi le grand-oncle Gabriel. Veuf, sans enfant, il est venu finir
ses jours dans la famille de son frère, le grand-père de Berthille. Elle
l’a très bien connu puisqu’elle avait dix-huit ans quand il est mort.
C’est lui qui lui a appris à jouer aux échecs. Il avait découvert le jeu
pendant la guerre de Quatorze et s’était passionné. Avec un
émerveillement jamais démenti, il avait décelé en Berthille un potentiel
hors normes, des capacités exceptionnelles. Il s’enthousiasmait de cette
partenaire si douée, la seule avec qui il pouvait jouer régulièrement.
Que de soirées à deux de part et d’autre de l’échiquier ! Que de
bonheurs rares ! Tu vois, petite, disait-il,
le jeu des échecs n’est pas pour tout le monde, il faut un cerveau
spécial et une disposition d’esprit particulière. Tu les as, petite, tu
les as !
A sa mort, la vie avait mené Berthille dans
d’autres directions. Faute de partenaire, de temps, de trop
d’occupations, les échecs avaient quitté sa vie au point de ne même plus
être un souvenir. Jusqu’à ce qu’Alexandre, un jour de pluie et de
confidences... Insolite point commun. Alexandre qui insiste. Berthille
qui dit avoir oublié, qui a peur d’être ridicule et n’ose pas le dire,
tout comme, au final, elle n’ose pas dire non à ce jeune homme si
décidé. Mais bien sûr, il a eu raison d’insister, Alexandre. Le plaisir
est revenu d’un coup. Intact. A se demander comment il a pu être oublié
pendant un demi-siècle ! Le plaisir et... l’efficacité.
C’est bien beau et bon, tout ça, mais il faut raison
garder, non ? Alexandre est d’accord mais il aboutit à la conclusion
inverse et c’est pourquoi, ce matin, il brandit devant Berthille
atterrée, la fiche d’inscription au tournoi régional. Elle doit
s’asseoir avant de tomber. Il lui saisit les mains. Ecoutez-moi,
Berthille, la semaine dernière vous m’avez mis échec et mat en trois
minutes sans que je voie venir la manœuvre. J’ai participé cinq fois au
tournoi, j’ai chaque fois été finaliste et j’ai gagné trois fois. Quand
on aplatit un triple champion, - il bombe le torse pour faire
semblant de se la jouer - on ne risque pas
d’être ridicule. Et je serai là, avec vous.
C’est bien elle, Berthille, qui a entendu ce
discours à elle adressé. Elle n’en revient pas, bien sûr. Elle dit tout
ça à tonton Gabriel, qui est à l’origine de l’affaire et a bien mérité
d’être informé, non ? Cinquante ans qu’il attend ! Elle termine par un
clin d’œil. Elle va participer à ce tournoi, elle le sait même si elle a
fait mine. Hé, il ne faut pas laisser croire au petit jeune qu’il peut
faire ce qu’il veut ! Mais, pourquoi refuser, puisque, ce bonheur,
c’est... en plus.
Texte
de Serge Calmels, d'Argelès sur Mer (66), 2021
[l'auteur ayant été publié les deux années précédentes, son texte
n'a pu être édité dans le recueil]
Noirs, les
œufs !
Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au
marché, comme tous les jeudis.
Mais aujourd’hui elle était seule. Ses
compagnons des dernières semaines l’avaient lâchée. Il est
temps que tu te lances, lui avaient-ils dit, sinon tu ne
pourras pas progresser. Elle se souvenait du jour où ses
parents avaient enlevé les petites roues de son vélo d’enfant et
lui avaient dit aussi : Mais oui, tu vas y arriver, sans
tomber ! Elle avait eu peur, mais elle avait gardé
l’équilibre jusqu’au fond de la cour. Le marché d’aujourd’hui
lui semblait à nouveau une cour, la cour des grands.
Sa mère aussi
avait vendu des œufs au marché, songea-t-elle en souriant. Tous
les jeudis aussi – mais pas le même marché. C’était au village,
pas très loin de leur ferme. Sa mère l’y emmenait souvent,
l’installait sur une petite chaise à côté d’elle et, en passant
devant l’étal, beaucoup lui faisaient des sourires ou lui
donnaient un fruit. Elle se souvenait des cris, des bousculades,
de la bonne humeur ambiante et surtout des odeurs – le marchand
d’à côté vendait des fruits. Plus tard, ayant appris à compter,
elle se mit à aider sa mère à rendre la monnaie. A treize ans,
elle était partie à l’internat, il y régnait une autre forme
d’animation turbulente, proche du tohu-bohu et souvent du
chahut. Elle y avait aussi trouvé plaisir, ses quatre ans à
Saint-Paul avaient été heureux, mais l’animation joyeuse et
colorée du marché avait été très différente et lui manquait.
L’animation
d’aujourd’hui était intense aussi mais encore différente, proche
de l’excitation, fiévreuse même. Ils étaient tous professionnels
mais passaient leurs journées à crier à tue-tête. Ce n’était pas
le chaland qu’ils apostrophaient, ce n’était pas le camarade
qu’ils interpellaient ; s’ils s’égosillaient, s’ils aboyaient,
s’ils invectivaient, c’était pour vendre, oui, mais aussi pour
acheter – plus précisément pour passer des ordres d’achat ou de
vente. Elle était présente tous les jeudis mais c’était son
premier jour seule à son poste dans la salle des marchés du New
York Stock Exchange.
On l’avait
chargée d’une tâche simple et banale, intervenir sur une part du
marché russe du caviar – les œufs d’esturgeon transportés par
les bateaux chargés à Rostov. En y pensant, elle sourit. Les
œufs étaient tout petits mais le montant des transactions était
impressionnant ! Européens, asiatiques et américains se
battaient pour acheter, son rôle à elle était de vendre au plus
offrant, d’acheter au meilleur prix. L’affaire semblait simple
mais elle savait qu’elle ne disposait que de quelques fractions
de secondes pour réagir à chaque proposition. Elle devait
anticiper sur ce qu’annonceraient probablement les concurrents
de Francfort et de Tokyo. Quelques secondes pour décider et
jouer, pour gagner ou perdre des millions de dollars. Elle
pouvait revendre ce qu’elle venait d’acheter, racheter ensuite
la même cargaison, elle faisait ce qu’elle voulait – pourvu
qu’elle se décidât en moins d’un clin d’œil. Une partie d’échecs
jouée en super-super blitz.
Certains de ses
concurrents étaient d’ailleurs, elle le savait, des ordinateurs
surpuissants dont l’horloge interne battait la nanoseconde. Elle
ne pouvait pas l’emporter sur leur terrain – la vitesse – mais
leurs programmes n’avaient pas encore été spécifiquement adaptés
au commerce du caviar. Pour un temps encore (un mois ? trois
mois ?), elle en savait plus qu’eux sur les conséquences de
l’humidité et de la température sur l’aspect et la conservation
des œufs noirs et sur la qualité habituelle des lots proposés
par chacun des producteurs.
* * *
On l’avait
laissée seule aujourd’hui. Elle savait qu’on la testait. Ils ne
lui feraient pas de cadeaux. A la moindre erreur, à la moindre
incertitude, ils la remercieraient. Remercier ? Une façon
de parler bien sûr, la procédure ne prévoyait qu’un chèque de
1000 dollars pour solde de tout compte, et du Buy !
on passait instantanément au Bye ! Encore une
affaire de millisecondes. Et, une fois mise sur la liste noire,
elle ne retrouverait de travail dans aucune salle de marché, pas
plus en Asie qu’en Europe. Pas même en Amérique latine. Il ne
lui resterait plus qu’à retourner au village et vendre des œufs
de poule au marché du jeudi !
Elle sursauta.
Le broker de Hong Kong, Hans Schlecht, venait de faire une offre
déraisonnable – elle en était sûre – pour la cargaison du
Commandant Pétrov qui devait transiter par Odessa le
surlendemain. Disposait-il d’une information qu’elle ignorait ?
Ou était-ce un piège ? Il travaillait, elle le savait, avec Jim
Burns qui, lui, était trader à Paris – celui-là même qui avait
réussi l’année précédente le fameux coup sur les céréales du
Midwest. Un coup qui resterait dans les annales et qui déjà
enthousiasmait les débutants ! Il avait su, avant les autres,
estimer les futures productions céréalières russes en tirant
parti des prévisions climatiques ; il avait donc pu anticiper
les besoins russes en importations de céréales américaines et
les coûts de transaction durant chacun des mois à venir.
Mais ce genre de prédiction pouvait-il s’appliquer aux œufs
d’esturgeon ? Elle n’en avait jamais entendu parler.
Curieusement,
elle se sentait sûre d’elle. Trop sûre ? On l’avait mise en
garde, beaucoup de débutants succombaient à un sentiment
d’invulnérabilité. Mais au fond d’elle-même elle n’en doutait
pas, c’était son heure, c’était sa chance ! Tout ou rien ! Elle
décida de jouer contre Hans et donc probablement contre Jim !
Oui, contre le brillant Jim ! Les autres, ceux de Sydney,
de Rio et même ceux de Francfort, lui avaient pourtant déjà
emboité le pas.
Elle allait
être presque seule contre tous les autres.
Elle savait que
le Commandant Pétrov était un cargo polyvalent très ancien dont
le système frigorifique, bien que consolidé quatre mois
auparavant, demeurait assez fragile. Mais les autres le savaient
certainement aussi. Et ils n’en avaient pas tenu compte. Elle
savait que le cargo battait pavillon russe mais que son
capitaine était ukrainien et son second philippin. Elle savait
que la production iranienne de caviar était ralentie par la
crise syrienne. Mais tout cela, les autres le savaient
évidemment aussi. Alors ? Elle observa Tokyo dont les ordres
étaient presque tous confiés à des intelligences artificielles.
Tokyo aussi hurlait avec les loups. Oui, songea-t-elle en
notifiant son offre, elle était vraiment seule.
Mais si les
risques étaient énormes, les gains le seraient aussi – en cas
de succès.
Et, de toutes façons, elle ne pouvait plus revenir en arrière.
Jamais les dixièmes de seconde ne lui avaient paru si longs.
* * *
Deux minutes,
peut-être deux minutes dix secondes, plus tard, les trois écrans
principaux virèrent au bleu. Elle s’accorda ensuite une
demi-douzaine de secondes avant d’y croire vraiment mais, oui,
elle avait gagné son pari ! Seule contre tous, le jour même où
pour la première fois on l’avait lâchée dans le grand bain !
Déjà Peter, son superviseur, l’appelait pour la féliciter et lui
promettre la prime usuelle de 0,83 %. Elle l’avait bien méritée,
dit-il, ajoutant que s’être tenue ainsi fermement sur des
positions isolées participerait au renom du Cabinet.
Elle ne fut pas
pleinement dupe, Peter aussi bénéficierait de son succès à elle.
Il saurait tirer la couverture à lui. Elle imaginait sans mal
comment il avait certainement déjà présenté le succès à Jiao, la
nouvelle directrice-adjointe.
Elle se mit à rêver. Novice, elle avait su faire ses preuves et
son avenir dans l’entreprise semblait prometteur. Encore un ou
deux succès de même ampleur et on lui proposerait de devenir
associée. Après la notoriété, la fortune.
C’est alors que
les doutes l’assaillirent.
Elle était habituée à réfléchir vite, elle comprit vite.
Elle avait réussi, oui, elle avait fait preuve de détermination
et même de témérité. Elle avait parié avec succès sans se
laisser impressionner par l’unanimité contraire. Mais ces
méthodes et ces qualités étaient celles du passé. Les jeunes,
eux, ne parlaient plus que systèmes experts, intelligence
artificielle, réseaux de neurones et modèles bayésiens.
L’expérience des anciens et même leur intuition allaient être
balayées par la science – ou la pseudo-science.
Le bon sens et la sagesse mais aussi l’éclat, le trouble et même
la déraison ne seraient plus évalués – pourquoi le
seraient-ils ? Démonétisées aussi l’imagination et la
fantaisie ! Modélisations numériques, méthodes de Monte Carlo,
théories des jeux et chaines de Markov seraient bientôt les
seuls maîtres du jeu. Quant à la rapidité de réaction, comment
prétendre y voir une qualité utile à l’heure des
superordinateurs ?
Elle avait
réussi mais loin d’être la première de la nouvelle génération,
elle s’était plutôt brillamment affirmée comme la dernière
représentante des anciens.
L’ultime vaguelette du jusant.
Caporale de la
garde descendante ? Une posture absurde. Comment s’en
glorifier ?
Elle profita du déjeuner offert par le patron et démissionna
l’après-midi.
Texte de Olivier Moch, de Castanet-Tolosan (2021) |
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Les Lumières des
Mawawacks
Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché, comme
tous les jeudis.
Serrant son
panier contre elle, elle bondissait de branche en branche, ses
ailes de libellule vibrant de temps en temps pour lui donner de
l’élan. Elle se dirigeait vers Petit Chêne, la place où se
déroulait chaque semaine leur marché. En se posant sur le chêne,
elle prit un instant pour vérifier que ses œufs étaient intacts.
Brillants et miroitants, ils étaient tous en parfait état. Elle
sourit, puis emprunta la branche qui descendait vers Petit
Chêne.
Au
détour d’un nœud, elle arriva enfin sur la place… qui était
vide. Aucun étal chatoyant ou étrange n’était dressé, aucune
nourriture à épine ou visqueuse ne reposait dans des paniers
prêts à craquer. Les ateliers de Lumi, qui les ravissait
toujours de ses folles inventions, ne flottaient pas non plus
au-dessus des têtes. Petit Chêne était désespérément vide.
— Où sont-ils tous passés ? murmura-t-elle, déconfite.
— Janie !
La petite Mawawak se retourna. Une Mawawak aux cheveux violets
et aux ailes pointues bleutées sauta près d’elle.
— Grima !
— Salut. Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je suis venue vendre mes œufs.
Elle lui montra le contenu de son panier. Grima
mit ses verres-loupe et se pencha sur les œufs.
— Magnifique… Des œufs d’Illendale. Ils sont d’une très bonne
qualité, dit-elle en tapotant l’un d’eux du bout de l’ongle.
Une onde parcourut la surface de l’œuf, qui vibra.
— Oui, ils feront de très beaux arbres. J’étais venue les
vendre mais… Où sont les autres, Grima ?
Sa camarade la considéra d’un drôle de regard.
— Mais enfin Janie, tu ne te rappelles pas quel jour nous
sommes ? C’est le jour de l’Echange, aujourd’hui…
La Mawawak se figea, puis ses yeux s’agrandirent.
— J’avais… oublié, déclara-t-elle d’une voix interdite.
— Vraiment, je ne sais pas où tu as la tête. Ça n’arrive qu’une
fois par an, c’est un évènement très important. Comment peux-tu
l’oublier ?
— Je sais, je sais… Avec la maladie que j’ai eue pendant deux
semaines, j’ai perdu mes repères… Je ne pensais pas que nous
étions si proches de la saison.
— Eh bien si. Tous les autres y sont déjà. Je me demandais où
tu étais passée. Même si les éleveurs et les agriculteurs ne
vendent jamais rien à cette occasion, tu ne rates aucune de ces
journées.
— Je les adore. Tu vois à quel point j’étais désorientée pour
oublier ma journée préférée ! Bon, allons-y ! Où puis-je déposer
mes œufs, qu’ils soient en sûreté pendant qu’on fête le Jour de
l’Echange ?
— Dans le Trou Bleu. Ils seront en sécurité.
Quelques instants plus
tard, elles se propulsaient au-dessus des cimes à l’aide des
Catapranches.
— Direction la ville humaine ! lança Grima.
Attrapant au vol un courant d’air pour le nord, elle se laissa
emporter au loin, suivie de près par Janie.
Une heure plus tard, des lumières brillantes apparurent au loin,
et une petite ville pittoresque fit lentement son apparition sur
la colline gelée.
— Fais attention, maintenant. Les humains ne doivent pas nous
voir, lança Grima à sa camarade.
— Je sais Grima. J’y suis venue presque autant de fois que
toi !
Les deux petites Mawawaks plongèrent vers les toits.
Bourdonnant le long des
tuiles, Grima suivait l’itinéraire pour se rendre vers la place.
Janie jetait des coups d’œil en contre-bas, à travers les vitres
parfois embuées des maisons.
— Oh regarde ! Un sapin qui scintille ! Comme c’est joli !
— Oui, c’est magnifique. Mais ne me déconcentre pas, sinon on
va se perdre.
— J’aimerais bien qu’on vienne plus souvent ici… Ça doit être
magnifique au printemps, avec tous les bourgeons !
Grima s’arrêta net et se retourna dans un vrombissement de guêpe
furieuse.
— Janie, si on ne vient ici qu’une seule fois par an, et
toujours à cette date, c’est parce que lors de cette fête que
les humains appellent Noël, on peut facilement se fondre
dans les décors brillants, de lutins et de fées, qu’ils mettent
partout ! Notre existence reste ainsi secrète et on peut quand
même observer les inventions des humains pour nous en inspirer
et les améliorer !
— Mais calme-toi donc, Grima ! Qu’est-ce qui te rend si
nerveuse ?
— J’ai raté le départ des autres ! J’ai beau savoir
l’itinéraire, je n’ai aucune envie de me perdre ! Et toi qui
parles de revenir au printemps… Laisse-moi me concentrer et
arrête de dire des bêtises !
La Mawawak se retourna et fila, suivant la route qu’elle
empruntait chaque année avec ses camarades. Janie la suivit, un
peu boudeuse.
— Ça y est ! Nous y voilà !
Grima paraissait soulagée. Une grande place, dont les pavés
disparaissaient sous les étalages, les marchandises en tout
genre, et une foule de gens emmitouflés dans des grands manteaux
d’hiver venaient d’apparaître.
— Viens, retrouvons les autres ! lança-t-elle en descendant
vers le marché. Et, Janie… désolée de m’être emportée tout à
l’heure. Être en territoire humain me rend nerveuse.
Janie sourit.
Elles virevoltèrent au-dessus des étalages de tentures colorées
et alourdies par un grand nombre de guirlandes étincelantes et
clignotantes. Puis elles plongèrent dans la foule et voletèrent
le long des voiles, près du sol, pour éviter de se faire
repérer. Enfin, elles trouvèrent ce qu’elles cherchaient.
— La voilà ! La caravane de Petit Père !
Elles volèrent jusqu’à une caravane en bois, illuminée par des
guirlandes et des lampes ouvragées. Elles tapotèrent le carreau,
et on leur ouvrit.
— Grima ! Janie ! Vous voilà enfin !
Leur chef Oumka les regardait avec ses grands yeux bleus, tout
sourire. Derrière lui, une vingtaine de Mawawaks les saluèrent.
Le jeune Lumi fit une cabriole et agita les mains, la tête en
bas, suspendu dans le vide.
— Nous sommes tous là, Petit Père ! Vous vous rappelez Grima et
Janie, non ?
L’homme, un humain à la barbe grise et fournie, semblable à un
géant pour les petits Mawawaks, un chapeau penché sur l’œil,
sourit et dit de sa grosse voix chaleureuse :
— Bien sûr ! C’est la digne intendante et la petite curieuse !
Les deux Mawawaks le saluèrent respectueusement. Les yeux de
Janie pétillaient de joie.
— Bien, maintenant que nous sommes tous là, au travail ! Janie,
si tu veux aller observer les humains, Tiko et Mika y sont déjà.
Tu les trouveras au stand des tissus, sixième à gauche. Et nous,
mettons-nous d’accord ! Alors, M. Petit Père, quelles
innovations vous intéresseraient cette année ?
La jeune Mawawak sortit
et ne tarda pas à trouver les jumeaux, tous deux perchés sur un
tissu rouge magnifique, suspendu en hauteur. De là-haut, ils
pouvaient voir les passants sans être remarqués.
— Tiko ! Mika !
Les deux se tournèrent vers elle. La Mawawak aux cheveux verts
et aux ailes turquoise, Mika, se décala pour lui faire de la
place.
— Janie, la salua Tiko avant de retourner à ses observations.
— Coucou ! Alors, des choses intéressantes jusqu’à présent ?
— J’ai déjà quelques idées d’habits, répondit Mika en tapotant
son calepin. Certaines personnes ont un style intéressant. Je
pense pouvoir m’en inspirer pour une gamme de vêtements pour les
paysans. Tu sais qu’ils avaient besoin d’habits pratiques, mais
aussi jolis. Je pourrais peut-être leur apporter quelques
propositions sympathiques.
— Super ! Tu es une styliste hors pair, Mika, la félicita
Janie.
Elle se tourna vers Tiko, qui gribouillait dans son calepin, ses
verres-repos posés sur son nez.
— Et… ton frère ?
— Il étudie le comportement des humains, ce genre de trucs. En
fonction des évènements qu’il y a eu dans l’année, il voit
quelles différences il y a avec leur comportement de l’année
dernière… Enfin, il t’expliquera ça mieux que moi.
Les deux amies se
turent. Janie, souriante, observait les gens qui allaient et
venaient. Les visages étaient souriants, rieurs, colorés par le
froid et la joie. De nombreux éclats de rire s’élevaient, les
discussions, animées, allaient bon train, et les enfants
bondissaient d’un étal à un autre avec des cris excités,
traînant derrière eux des parents amusés.
— Ils ont l’air heureux, constata-t-elle.
— C’est toujours comme ça, les périodes de fête, intervint à sa
grande surprise Tiko. Cette année, c’est encore plus débordant,
parce qu’ils ont fait face à un certain nombre de complications.
Ils se prennent beaucoup moins la tête qu’avant. Même ceux qui
n’ont pas les moyens d’acheter grand-chose sont heureux. Ils
avaient le choix entre devenir agressifs ou lâcher prise, ils
ont visiblement décidé de prendre la deuxième option. Ou alors,
ceux qui sont devenus agressifs ne fêtent plus Noël, ce qui est
également possible.
— En tout cas, ils sont joyeux. C’est agréable de voir ça.
— Oui. C’est vrai. Les êtres humains sont assez étonnants. On
peut trouver le pire comme le meilleur.
— Tu les étudies, toi, c’est ça ? Tu es allé dans leur monde
cette année ?
— Oui, avec mon maître. On a étudié le cours de tous les
événements qui se sont déroulés cette année. C’était très
instructif. Ça nous en apprend beaucoup sur les humains, mais
aussi sur la vie en elle-même. Les étudier remet tout en
perspective. C’est impressionnant.
— Ça doit vraiment être bien.
— Oui, acquiesça-t-il.
Puis il consulta son cadran.
— La cabane du Petit Père n’ouvre-t-elle pas bientôt ?
— Si, tu as raison frangin ! répondit Mika en sautant sur ses
pieds. Allons-y, ne ratons pas l’ouverture ! J’ai bien assez de
vêtements différents en tête pour toute l’année prochaine.
Tiko hocha la tête.
— Oui, fit-il en rangeant son calepin. Moi aussi, j’ai assez
d’observations. Allons-y.
Les trois Mawawaks s’envolèrent.— On arrive pile au bon
moment ! dit Mika.
Le store de la caravane commençait à s’ouvrir.
— Entrons ! lança la Mawawak.
Ils se faufilèrent dans l’ouverture.
— Ah, vous voilà ! s’exclama le chef Oumka. En place tout le
monde, préparez-vous ! lança-t-il aux Mawawaks qui virevoltaient
dans tous les sens pour finir les préparatifs.
— Janie ! s’écria Lumi. Viens voir les inventions !
Les deux amis
virevoltèrent jusqu’à la devanture. Ils restèrent cachés
derrière la paroi de la caravane. M. Petit Père faisait face à
quelques gens curieux qui s’approchaient de la caravane
illuminée.
— Bonsoir mesdames, messieurs ! Bienvenue dans Les ateliers des
Elfes ! Des inventions construites et imaginées par ces petits
lutins des forêts, qui pourraient bien être ceux qui secondent
le Père Noël…
Les deux petits Mawawaks gloussèrent en entendant ce discours
que Petit Père servait chaque année aux visiteurs curieux et aux
enfants béats.
— Regarde là-bas ! C’est ma Renati !
Un magnifique renard en cuivre, à la fourrure neigeuse et aux
yeux étincelants, ouvrait la bouche et crachait un nuage de
flocons plus vrais que nature.
— C’est des pétales de Féconi ? murmura Janie.
— Exact, ma chère ! L’une de mes plus jolies inventions ! Cette
Renati fait quand même ma taille, ce n’était pas simple de la
mettre au point.
— Tu as fait un travail merveilleux.
— Merci.
— Qu’a donné Petit Père en échange ?
— Il a traduit dans notre langue et pour notre taille trois
livres, un sur la mécanique, un sur les modes humaines au fil
des siècles et un sur l’histoire des humains. Il a aussi donné
des débris de verre.
— Super ! Ça va nous être bien utile.
— Tu peux le dire.
Les Mawawaks observèrent
Petit Père vendre aux humains leurs inventions. Un grand nombre
de visiteurs affluaient, impressionnés par la beauté et le
détail des créations.
Lorsque la nuit tomba, les Mawawaks se décidèrent à partir.
— Merci beaucoup d’être venus encore, chers amis, les salua
Petit Père. Vos inventions sont toujours aussi extraordinaires.
Et j’étais content de vous voir.
— Nous de même, Petit Père, le remercia Oumka. Tes cadeaux nous
sont précieux, nous en ferons bon usage.
— Votre ingéniosité me permet de vivre décemment, c’est à moi
de vous remercier pour ce cadeau. A l’année prochaine.
— A l’année prochaine.
— C’était un super
marché de Noël ! s’exclama Janie.
— Oui, acquiesça Lumi. J’aime beaucoup ce moment. Je m’y
prépare toute l’année. J’adore voir leur air émerveillé quand
ils regardent les inventions !
— Ils ont vraiment un style inspirant. J’ai hâte de me mettre
au travail ! renchérit Mika. J’ai hâte de développer ces styles.
Janie sourit.
— Moi, j’aime juste les regarder. Ils sont vraiment fascinants…
J’aime beaucoup les voir heureux. Ça me réchauffe le cœur.
La jeune Mawawak se retourna. Les lumières de la ville
s’éloignaient à mesure que le courant d’air les emportait vers
chez eux. Dans un coin, là où était le marché de Noël, les
lumières étaient si brillantes qu’on aurait dit qu’une étoile
s’était posée là.
— A l’année prochaine… murmura Janie.
Elle se retourna et suivit ses camarades. Et
maintenant, il ne faut pas que j’oublie de récupérer mes œufs…
Texte de Juliette Totel, de
Rive-de-Gier (42) |
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