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  Association des bibliothèques du Sicoval

Le Lecteur du Val - 27, route de Saint-Léon - 31450 NOUEILLES - Tél. 05.61.81.14.00
Nouvelles à lire : concours 2025

"Jamais elle n’avait entendu quelque chose de semblable. Elle se dirigea vers l’endroit d’où provenait la musique."
ou encore :
"Jamai aviá pas ausit quicòm aital. S’encaminèt cap a l’endreit d’ont veniá la musica*."


Lire :
- Play piano, play  (texte adulte)
- Lo Puèg de las Morgas (texte occitan)

- Le son de la liberté (texte Jeune)


 Play piano, play

 

Jamais elle n’avait entendu quelque chose de semblable. Elle se dirigea vers l’endroit d’où provenait la musique. Par une fenêtre à moitié ouverte, les notes qui s’échappaient en courant d’air mélodieux la transportèrent dans un lieu féérique. Beaucoup de joie, de vie, de pétillement, flottaient dans cet air. Ce n’était pas juste un excellent pianiste, non, il exécutait un véritable miracle d’expression. Laura Beulah Robinson fut saisie d’une telle émotion ce jour-là que jamais plus elle ne serait la même personne. Elle devait savoir qui était capable de faire virevolter les touches du piano avec cette dextérité, celui qui demeurait à l’origine de cet amour qui tambourinait sur son cœur et qu’elle n’avait jamais rencontré nulle part. Mais l’enchantement cessa. Quelques minutes plus tard, elle aperçut un gamin traverser la rue en trombe, filant pareil à une bille de verre sous le soleil bas. Il s’engouffra dans un minuscule appartement, deux pâtés de maisons plus loin, laissant derrière lui un éclat de rire. Six ans, peut-être. Sept, tout au plus. Laura tendit l’oreille. Plus une note ne filtrait des murs fatigués d’en face. Le silence s’était abattu comme une étoffe épaisse, étouffant la magie du moment. Le pianiste avait cessé de jouer. Peut-être n’était-il présent que pour égayer les gosses du quartier, pour offrir aux enfants des ruelles un peu de cette poésie sonore qui, ailleurs, se payait cher. Elle resta un instant immobile, hésitant entre nostalgie et curiosité. Puis elle tourna les talons et prit le chemin de chez elle, en se jurant de revenir le lendemain, à la même heure. Un surdoué se trouvait là, elle en était sûre. Et elle comptait bien entendre encore la technique folle et l’incroyable habileté de ce musicien de génie.

Laura Robinson était une jeune femme noire américaine d’une vingtaine d’années, vive et fière, mais usée par des journées trop longues. Elle gagnait son maigre salaire en s’échinant au service d’une famille blanche, dans une grande demeure où l’ombre du piano s’étirait sur le parquet ciré. Deux bambins y martyrisaient les touches d’ivoire sous le regard las d’un professeur sévère. Pour eux, les partitions se résumaient à un exercice pénible, un sentier escarpé qu’ils gravissaient à contrecœur. À peine leurs doigts fluets effleuraient-ils le clavier que leurs mains se crispaient, telles des araignées sèches, raidies par l’effort. Ces leçons étaient un supplice — pour les enfants, sans doute, mais bien plus encore pour Laura. Car elle, la musique, elle l’aimait. Elle y entendait un monde plus vaste, un murmure d’espoir derrière la rigueur des gammes. Depuis cinq ans, elle résidait à Hill District, là où les logis modestes des familles noires s’alignaient le long des rues pavées, frôlant les demeures cossues des quartiers blancs. L’atmosphère y vibrait de jazz les soirs d’été et, parfois, dans un éclat d’accord bien placé, Laura croyait écouter la promesse d’un avenir moins âpre. 

En 1928, Pittsburgh était une ville nerveuse et vivante, où le ciel semblait toujours chargé d’une fine couche de suie. L’industrie sidérurgique battait son plein, et les cheminées des aciéries projetaient des colonnes de fumée sombres qui s’effilochaient dans l’air humide de la vallée de l’Allegheny. La plupart des rues vibraient au rythme des machines et des sirènes d’usines, tandis que les tramways grinçaient sur leurs rails, filant entre les quartiers ouvriers et les larges avenues commerçantes. Laura connaissait aussi le sud de la ville, elle était née dans les Slopes, où les travailleurs immigrants — Italiens, Polonais, Allemands — s’entassaient dans des maisons de bois délabrées, perchées sur les collines abruptes. Le linge séchait aux balcons, les enfants couraient pieds nus sur les pavés, et les mères surveillaient de loin. La Fifth Avenue n’a rien à voir avec ça. Là-bas, les enseignes lumineuses des grands magasins clignotaient au-dessus des vitrines bien garnies. Des hommes en costume trois-pièces se pressaient dans les halls des hôtels de luxe, tandis que les dames en robes droites et chapeaux à plumes flânaient, regardant les dernières tendances. Dans des ruelles sombres, les speakeasies florissaient, protégés par des arrière-boutiques ou des sous-sols discrets. L’alcool de contrebande coulait à flots malgré la prohibition.

Le plus souvent, après avoir terminé ses épuisantes corvées, Laura n’allait pas directement chez elle, mais elle faisait un détour par le secteur de Lower Hill, avec ses façades en briques rouges qui abritaient des bars de jazz. Ce quartier représentait le cœur battant de la communauté afro-américaine. Les joueurs de passage, souvent en route vers Chicago ou New York, s’y arrêtaient pour jouer dans les clubs enfumés, transformant ces lieux en véritables fournaises musicales. Laura rentrait parfois dans l’un de ces bars pour se détendre. Des hommes lui offraient des verres et elle profitait de l’ambiance. Lorsqu’un piano se trouvait dans le set, elle était aux anges. En fait, elle savait jouer quelques chansons du bout des doigts, mais rien de très sérieux. Le soir, quand elle retournait chez elle, Laura allumait souvent la radio sur KDKA. Dès les premières notes, elle reconnaissait Earl Hines ou Roy Eldridge, leurs phrasés nerveux, leurs envolées brûlantes. Elle écoutait, attentive, répétant mentalement chaque ligne mélodique, tentant de les apprendre par cœur. Ces jazzmen avaient tous du style. Leurs refrains comblaient une partie d’elle qui n’avait jamais reçu la moindre portion d’amour. Et ça faisait un bien fou.

Un soir, le miracle eut à nouveau lieu. Toujours à travers cette fenêtre entrouverte, le musicien énigmatique reprit son œuvre, une pièce d’une beauté rare, taillée dans le rythme et l’émotion. Laura dénombra les mesures, chercha à comprendre l’architecture de l’harmonie qui lui échappait. Une tonalité mineure, mais la grille d’accords était plus vaste qu’elle ne l’aurait cru imaginable. Inhabituellement riche. Maîtrisée. Touchante. Bouleversante. Elle fronça les sourcils. Deux pianistes devaient jouer. Ce n’était pas faisable autrement. Elle compta mentalement : les basses roulaient avec l’assurance d’un vieux monarque un tantinet capricieux, pendant que la main droite filait des volutes impossibles. Non, ce n’était pas une seule personne. Quarante doigts au moins dansaient sur ce clavier. Elle en était persuadée. Puis, comme la veille, l’instrument s’arrêta net. Quelques minutes plus tard, elle vit le même petit garçon traverser l’allée en courant, disparaissant derrière une porte.

 La scène se répéta pendant plusieurs semaines, à des heures imprévisibles. Laura n’avait aucun moyen de savoir quand la musique allait emplir la rue. Mais parfois, au moment où elle quittait son travail, couverte de taches de sauce tomate et de poussière, les premières mélodies s’élevaient entre les façades des bâtiments. Dans l’air épais du quartier, les sons semblaient flotter au-dessus des trottoirs sales. Elle n’avait alors qu’à fermer les yeux un instant, inspirer profondément, et se laisser guider par l’enchantement, comme si la chanson elle-même traçait un chemin invisible pour l’atteindre directement à l’âme. Rien d’autre ne comptait. Pas le bruit des tramways sur Fifth Avenue, ni l’odeur persistante du charbon, ni même la fatigue qui lui alourdissait les jambes après avoir passé des heures à nettoyer. Qui étaient ces pianistes ? Étaient-ils blancs, noirs ? Âgés, jeunes ? Avaient-ils des doigts noueux de vieux professeurs ou des mains fines et nerveuses, comme les vrais joueurs de jazz ? Chaque note l’arrachait à la grisaille du quotidien, au poids des jours. Elle sentait un chemin qui allait mener vers quelque chose de plus grand, de vivant.

Cette fois, elle frappa à la porte. Un silence. Puis des pas feutrés. L’entrée s’ouvrit sur une femme blonde, élégante dans sa robe plissée. Elle observa Laura avec une curiosité polie, avant de lui offrir un joli sourire

— Vous êtes venue pour la musique ?
Laura hocha la tête. Après quelques politesses échangées sur le seuil, la dame s’effaça pour la laisser passer. L’intérieur sentait le bois ciré et le café refroidi. Une lampe à pétrole jetait une lueur vacillante sur les murs. Elle l’aperçut pour la première fois dans un angle du salon, assis sur un gros annuaire téléphonique afin d’être à la hauteur du vieux piano cabossé : un modeste garçonnet faisait danser les notes dans l’air. Il ne releva qu’un coin des yeux vers Laura. Il jouait comme personne d’autre.
Le petit pianiste était un autodidacte et n’avait jamais appris à lire les partitions. Depuis l’âge de trois ans, il mémorisait tout et l’exécutait à l’oreille. Sa virtuosité était encore plus agréable de près. Le bonhomme termina sa pièce en piquant quelques dernières notes haut perchées, pour semer des étincelles dans les étoiles. Puis la belle femme s’approcha de lui et, d’un mouvement doux et plein de bonnes intentions, elle glissa une monnaie brillante dans la paume ouverte de l’enfant. Un sou, lourd de sens.

Laura, adossée à l’encadrement de la porte, observait la scène avec une attention dénuée de toute hâte. Son regard se fixa sur ce court être fragile aux grandes joues brunes. Non, ce petit prodige, ses doigts effleurant les touches du piano avec une facilité presque divine, ne vivrait pas une existence marquée par la pauvreté. Ses yeux, ces puits noirs de curiosité et de rêves, éclipseraient les chaînes de l’injustice, le racisme, l’ignorance. Elle le pensait au plus profond d’elle-même : il survolerait ce siècle. Cet être splendide comme une étoile filante dans une nuit sans fin, exempt de toute souillure, libre des entraves de la société, serait porté par les airs de sa propre destinée. Là où la violence déchirerait par ses griffes, là où le monde brutal érigerait des murs invisibles entre les âmes, lui, il s’élèverait. Ses pas ne se poseraient jamais sur les terres arides du préjugé. Il appartiendrait à quelque chose d’autre, à une légende en devenir, à une lumière plus éclatante encore.

Un frisson courut sur sa peau noire, comme un pressentiment. Sans réfléchir, elle le prit par le bras, le raccompagnant doucement vers chez lui, là où les rues se perdaient dans les ombres des vieux bâtiments. Le petit garçon ne parlait pas, mais il s'agita légèrement, comme s'il savait qu'elle allait soulever un peu le voile du mystère derrière lequel il aimait se cacher. Elle se rendit vite compte qu'il n'était pas seul. Cinq autres enfants s'entassaient dans une maison qui ressemblait davantage à un abri qu'à un foyer. Le frère jumeau du gamin était là, tout aussi silencieux. Ils avaient tous cette même lueur d'espoir qui brillait sous leur peau d'enfant. En retournant chez elle, alors que la nuit tombait déjà, elle réfléchit. Le lendemain, sans un mot, elle déposa une corbeille de pommes fraîches devant leur porte. Puis, le jour suivant, une autre corbeille, remplie de bouteilles de lait, avec des restes de ses repas, soigneusement préparés.

*  * *

Les années passèrent. La guerre vint et s’en alla, emportant des visages et des certitudes. Pittsburgh, avec ses usines fatiguées et ses promesses rouillées, lui parut soudain trop étroite. Autrefois, elle avait rêvé plus grand. Mais les jours s’étaient empilés, ternes et oubliés, comme des feuillets jaunis dans un tiroir. Alors, un matin sans éclat, sans regret elle boucla sa valise usée, prit un train pour l’est et laissa derrière elle le mirage des aciéries. New York l’absorba tout entière, avec ses rues animées, son ambiance bruyante et ses rêves. Elle lava des chemises, servit des cafés tépides, dansa un peu, aima mal, survécut mieux. Puis, une nuit, guidée par le grondement feutré d’une contrebasse, elle poussa la porte d’un club de jazz. L’air était dense de fumée, chargé de rires brisés et de verres qu’on entrechoque. Elle se fraya un chemin jusqu’au comptoir, s’adossa au bois tiède du bar. Et soudain, le piano. Une mélodie jaillit, souple et claire, glissant sur les conversations comme une main sur du velours. Elle sentit la magie l’emplir, la traverser. Son cœur loupa un battement. Ces notes-là, elle les connaissait. Ce toucher, cette urgence. Elle leva les yeux vers la scène. Derrière le clavier, un homme libre, heureux. Il lui manquait des ailes, rien de plus. Puis le band lança les premières mesures de Serenade to Laura. Elle eut un frisson. Le gamin de six ans avait grandi. Il portait toujours cette mimique, ce feu dans le regard, cette manière de dresser le menton pour mieux humer l’air du public. Mais son interprétation… Son jeu était un monde en soi, un vertige sans limites. Il repoussait les limites du rythme et de l’harmonie, et il vous transportait dans un ailleurs à la fois majestueux et précis. Et alors qu’elle se laissait happer par chaque note, soignée par cette musique comme elle avait nourri ce gosse autrefois, elle sourit.

L’enfant de Pittsburgh était devenu Erroll Garner.


Texte de Jennifer Gaumann, de La Rippe (Suisse), 2025
 


 Lo Puèg de las Morgas
 

Jamai aviá pas ausit quicòm aital. S’encaminèt cap a l’endreit d’ont veniá la musica.
A la debuta, s’èra imaginat qu’èra pas que lo crit d’un aucelàs de mala flaira, lo coarnar d’un còrb o benlèu d’una gralha asmatica esmarrada. Mas ara que lo marin s’èra afortit, aquò li veniá del puèg per passas, amortit a mièja pel mormolh del fuelhum. Coma o foguèt a de còps, èra pas brica lo bom-bom nèci e caparrut de quand s’acampavan sul causse, per dançar fins a las albetas, una tropelada de bedigasses desvariats coma bestial pertocat de la malautiá de la vaca fòla.

Non, aqueste còp èra d’una tota autra farina. Rebalat per l’aire mostós, del puèg li davalava a bassacadas un ronfle rauc, per part bram raufelós d’una bèstia a las escanas e per autre bordon agrolós d’una bodega saique crebada. D’aquel son grèu, d’aquela bassa rocalhosa, n’avián el e lo gos, los pels quasi reversinats. Lo gos tras los talons, Arnaud s’endralhèt dins un caminòl que lo sabiá montar cap al suc per una falha dins la rancareda. Lo pujar sul causse, regde al mitan dels avausses e que pensava lo mai cortet d’ont èra, s’endevenguèt fin finala impossible, que lo rapalhon final, al pè del rocàs, s’èra embartassat del pauc passar. De matas d’ariège, que tapavan l’estrechura, fasián lo pas tròp grafinhós. Semblava tròp asardós, de dreita coma d’esquèrra, d’escalabrós qu’èra.
–– Nom d’un tròn, que reneguèt, la musica s’es amudida. O sauprai a de bon.

A tota bomba tornèt davalar la dralhòla, perseguit pel japadís de Ralf que s’espalmonava per dire qu’aqueles bipèds, la florada de l’evolucion, avián pas cap de rasonament. Montar per davalar tan lèu, sens quitament prene lo temps de levar la pata per marcar l’endreit d’un gisclet, una inepcia, un non-sens, una colhonada ! S’enquilhèron sul camin grand que contornava l’empacha rocalhosa, e la musica, se se pòt dire qu’èra de musica, tornèt prene. Artelha qu’artelharàs, levavan de polsa de las sèis patas, quand vegèron  de luènh, davant eles, una siloeta que tanben pujava. Coma s’èra arrestada per los agachar, se metèron a marchar. De sos vestits la reconeguèt sens engana possible, Arnaud èra segur qu’èra Mirelha.

Al contra de la de Brassens que lo Magistrau  li emportèt lo capèl, o de la de Mistral que la paureta ne trepassèt de lo metre pas, aquela èra encapelada de contunh d’un bòb totjorn quichat fins a las aurelhas, de còps que i a d’una color passida, quitament se n’aviá tota una molonada, tota una coleccion de totas colors. Plovèsse, ventolèsse o solelhèsse, landrava totjorn amb aquel cobricap sus la tèsta, de largas clucas negras quilhadas sul nas e cauçada dels pès de sandalas de cuèr. Aquò la fasiá revertar de longa, de cap en sòla, una torista Teutòna, una estivanta etèrna que passa sa mòrt en vacanças e que li es desbrembat lo desmontanhatge, la migracion  del retorn a la fin de l’estiu.

–– Tenes de ton paire ! li disiá sovent sa maire. Son paire, l’aviá  pas jamai conegut sonque per de fòtos de vacanças. Un torista pallufèc del nòrd que sa maire, d’una amoreta passadissa, se’n èra trobada embarrassada. Lo tipe aviá promés de tornar, fasiá bèl temps que l’esperavan pas pus. Coma el, li contava sa maire, aviá la pèl blanquinèla, de pitas esparcidas de las gautas a las alas del nas e un risolet franc coma un solelh qu’alucava sa cara fina. Es qué èra, dins son idèa, per i semblar encara mai, que se vestissiá Mirelha aital, a sa semblança fotografica ? Vai-te’n saupre !

Arnaud e ela foguèron totes dos a la còla pendent un temps. Una amoreta vertadièra mas que durèt pas. Li donèt coma repròchi de la disputar per de menudalhas, de s’emmaliciar per de pas res, d’èstre tròp leugièr, de mancar de sentiment per ela. Mas, de son vejaire, el portava pas tot solet la colpa d’una separacion recenta e dolorosa.  Mirelha, de çò que ne disiá, « i a quicòm, e un brave calòs ! » Totes dos se carcanhavan de longa, entre d’autras causas, d’aquel vestiment qu’a el, li semblava nèci e inutil. Sas esitacions perpetualas, son indecision cronica l’emmaliciavan. Mas çò que l’empebrinava e que l’empebrina encara, que lo fa montar sus la figuièra e que pòt pas pus encapar, es aquel biais qu’aviá, e qu’a encara, de lo tarabustar mi carn mi peis, aquel aire trufarèl que pren quand li parla. La tissa qu’a de li tafurar la codena sens que jamai pòsca pas destriar s’es de pòrc o de tesson…

Se sortiguèt de sa soscadissa qu’arribavan a son costat.
–– L’ausisses aquel zon-zon ? li demandèt Arnaud.
–– Siái pas sordanha ! Fa atencion, qu’es de siègre.
— De qué ? 
— Parli de la gosseta qu’es en calor !
Arnaud l’aviá pas avisat aquel taupet, una traça de gosseta que se vesiá pas, mas Ralf, el, te l’aviá pas mancada. Passadas las salutacions gossencas, sens cap de vergonha, conflat coma un tordre, lo gos s’entamenava de li far las vendèmias abans las cridas. La gosseta fasiá la maria-meca, o voliá sens o voler, t’i cuolejava jol nas en caïnar, puèi d’un còp, reborsièra, se virava canina per te l’i mandar los caissals.
Per metre fin a aquel vira-vira, Mirelha se carguèt la gosseta jol braç. Acabada la partideta !
–– Ten-lo, ton gos, macarèl !

A las bèstias, o disèm sovent, lor manca pas que la paraula. Per nosautres que ne sèm provesits, de còps que i a, per una mina, un agach, o disèm melhor sens o dire que’n o disent. Cal imaginar qu’aital se debana dins un ulhauç de temps çò que sèc, sens ne quincar una, tot passant per la mirada, superat per aquela musica que lor gratilhonejava los ausidors d’un son grèu, mitat planh lanhós, mitat buf rangolós e que se fasiá, a dicha que pujavan, mai fòrta.

Dins un escambi mud, cadun amb sa mimica contèt la sieuna :
Ralf l’uèlh tristàs semblant de dire : « Per una vida de chin, es una vida de chin. »
La gosseta clinant la tèsta, trufaira : « Ara te pòdes gratar ont te prutz. »
Arnaud a la gosseta, malcorat : « Quin carnaval ! »
Mirelha a Ralf  dins un fronziment d’ussa, remostranta : « Podèm pas aver tot çò que nos fa lengueta. »
Arnaud a Ralf amb un saquejal d’espatla, consolarèl : « De còps s’emmarga pas coma volèm. »
Mirelha a la gosseta, rasseguranta : « Siás sauva, ma nineta. »
Mirelha a Arnaud e recipròcament, amb una capejada pensativa : « Tant val Martin coma son chin. »

–– E sabes çò qu’es aquela musica ?  demandèt Arnaud, tornant a la paraula.
–– La sabes, l’istòria de las monjas del puèg ? Aquelas tres crestianas, quand arribèt l’armada dels Uganauds, puslèu que de patir d’aquela racalha, pecat d’entre los pecats, se tuèron. De ràbia los Uganauds  prenguèron los còsses e los enastèron cadun sus un pal e puèi metèron lo fuòc al monastièr. Tre que se foguèron anats, las gents del vilatge, que los Uganauds, aqueles cagas-a-las-braiais, gausèron pas atacar, pujèron per menar sebelir aquelas pauretas al cementari. O sabes ben, que uèi tenèm lo 22 d’octobre.  
–– E doncas uèi ?
—  Arnaud, quitament los qu’an la mementa d’un gòbi, la remembrança d’un fifí, d’aquel jorn n’an lo sovenir dins lo vilatge! Es un 22 d’octobre que se debanèt lo chaple. Tòrnan uèi las armas udolairèlas de las monjas trevairas per se venjar, cèrcan d’Uganauds per lor rosegar lo fetge e benlèu lo demai. Siás Parpalhòl, non ? 
—  Digas vertat qu’ai pas la membrança de la data, mas siái pas nòu coma un fifre, me faràs pas passar un gat per una lèbre! De qué me charras d’aquela craca de trèvas ? De tot biais, ara sèm mai pròches, sèm a mand d’i èstre, sauprai lèu la vertat

Arribavan sul rascle del planestièr, lo monastièr arroïnat i fasiá de fintanèla. Ne demorava pas qu’un mur mèstre escrancat que se tombava per endreit e d’unas muralhas que s’abausonavan per vedelar en clapasses. Aparat del vent per un tròç de muret deroït, un pelut abarbassit s’i teniá assetat que bufava dins un tudèl de sas gautas rebombèlas. Ne fasiá sortir sens relambi aquel son grèu que s’i mesclava de temps en quora un siuladís agre. Se sarrèron d’el.

–– Dan, te presenti Arnaud, un amic que nos coneissèm de longa tòca. Arnaud vaquí Dan, qu’ai conegut sus la tèla e que nos ven d’Australia. Coma l’auses, i a aprés a jogar del didgeridoo, sabes l’instrument tradicional dels Aborigèns, los natius d’aquel continent. 

El contunhava imperturbable son çaganh sens quitament levar los uèlhs.
–– Quand començas de jogar, pensas pas jamai de t’arrestar, te veni quèrre, ara nos i cal anar !

Del ton cortejaire qu’o diguèt  Mirelha, de la paraula melicosa qu’empleguèt, Arnaud poguèt pas s’empachar de demandar d’una rebecada agra, s’aquela musica fasiá pas venir la pluèja.
D’unes còps val melhor de se tapar la maissa que de bargalhar d’una paraula ninòia o que de s’emparaulir fòra prepaus. La dicha verinosa, ela, lo faguèt s’arrestar de musiquejar sul pic. Lo gus se levèt dapasset, se quilhava lentament, ne finissiá pas de se desplegar, una longa pinga, un despenja-figas magrostèl, que li pendolejavan de braces longasses ont s’emmargavan de mans coma de bacèus. Lo tresplombava d’un bon palm, e tot en l’agachar de naut d’un regard freg, negre e despietadós, mentre que se saludavan, de sa patassa de fèrre espotiguèt metodicament los dets d’Arnaud. Aquel d’aquí, sens desforviar l’agach, fasiá targa. Dins aquel encarament sens paraula, pas question per el de banhar la lança ! D’una ponhada fèrma, endurava « l’esquicha-man » sens cridar seba.

Las bèstias, en mai de’n far passar pels uèlhs, de còps que i a, n’encapan mai que d’unes que dison qu’an la compreneson la mai nauta de la creacion. Lo gos, – aquel faron encara un còp faguèt mòstra d’un engenh pas de creire –, al sentir aquela tension muda, aquela lucha a la chut-chut entre aqueles dos pols que s’enarquilhavan suls arpions, tot virant a lor entorn, comencèt per renar e puèi s’atissèt de japar que non pus. Son rambalh faguèt s’arrestar lo duèl que, cadun daissant de cachar la presa per apasimar lo gos d’una man careçanta, s’acabèt sens venceire ni perdeire.
Lo barbut recaptèt son instrument dins un estug, e s’encapricèt de dire, dins una mòda de francimand confit d’anglés, que la tòca d’aquela musica èra pas brica de cambiar lo temps, mas benlèu de l’escafar. Per el, èra un mejan de se religar al buf de la natura, de dintrar en estransi, en meditacion, de trapar d’energia. Aicí al monastièr, dins aquel luòc que s’i passèt aquel drama, l’i a sentit un besonh irrepressible de ne jogar la musica, de ne far retronir lo son.

Mentre que l’autre dels Antipòdes explicava, Mirelha embelinada lo badava, li fasiá l’uèlh calhet e la boca amistosa. Arnaud n’aguèt sulpic la sentida : èra a ne tombar amorosa. D’aquela evidéncia folzejanta, d’aquela revelacion pertocanta, ne foguèt còrferit.
Los pins fan pas de socas, tan coma sa maire, es a causir lo sentiment d’endacòm mai. Vertat que se cal sortir de la taissonièra, èstre pas casanièr, nasejar al vent novèl. Solide que sèm per patir de mai en mai de la mondialisacion, mas enfin per qué elegir l’afeccion fòra-país e pas la romança locala, l’amor del luènh luenchenc e pas la fin’amor d’en çò nòstre, l’idilli de l’illa e pas l’aimador del terrador, l’ocean austral e pas la mar nòstra, lo fuòc fòrastièr e pas la lar nòstra ?

S’encarnissiá d’esperel a dicha que pensava, s’enfuòcava de pel dintre, chic a chic li montava lo bolh e li veniá lo fotre. –– Que lo diable los patafiòle ! Que los cabusse dins lo brasàs de l’infèrn totes dos e lor musica !
Aquestas darrièras paraulas li escapèron, e sens se’n mainar, Arnaud las marmotegèt entre sos pòts. Mirelha ausiguèt per partida e faguèt coma se se n’èra pas avisada :
–– Venètz, davalem ! Cresi que dins pauc va tombar.
Ja sus mar, dins lo larg, s’i vesiá plòure. Montava del Grèc.
 

Quand prenguèron la carrièra del Puèg, començava de plovinejar. Una pisseta, a pro pena per levar la polsa. Dan e Mirelha, que d’un biais benlèu tròp demasiat s’èra quichada contre el coma una cigala pegada a la rusca d’un arbre noiricièr e aparaire, tirèron a esquèrra per engulhar carrièra Malbec. De los veire anar aital, lo braç en quèrba e lo bonaür en bricòla, cadun son quicomet jos l’autre braç, lor venguèt a Ralf un gemèc planhós e a son mèstre un pinçament al còr.
D’una agachada volontosa e compatissenta, se diguèron a l’unisson : « I tornarem, es pas acabada la musica ! »

Texte de Jean-Pierre Sanchez, de Saverdun (09), 2025
 

 Le son de la liberté

Jamais elle n’avait entendu quelque chose de semblable. Elle se dirigea vers l’endroit d’où provenait la musique.

La mélodie savante berçait la petite Anaïa. Un sentiment de surprise, d’émerveillement et même de joie se traduisait sur son visage. Au premier accord du Kabuli rabâb, la petite Afghane se figea. Perdue au milieu des sentiers battus du village d’Herat, elle se laissa envahir par les émotions. La musique, avec son rythme profond, reflétait la grandeur des montagnes d’Orient et la beauté des paysages d’Afghanistan. Chaque note réchauffait le cœur d’Anaïa. Après quelques instants, la musique s’arrêta, et son visage se ferma. Sa sonorité envoûtante exprimait une forme de réconfort dans un pays ravagé par le bruit des guérillas. Elle n’avait jamais entendu quelque chose de semblable, jamais connu une telle beauté. Ses oreilles frémissaient, et une larme s’échappa de ses yeux. « Quel est ce son ? », se demandait-elle. 

Sur ce sentier, il n’y avait rien, à part elle et une jeune femme seule qui jouait de ce Kabuli rabâb traditionnel. Elle était vêtue d’un cafetan terne et poussiéreux, et son visage, découvert, laissait apparaître des yeux bleus perçants.
–– Qui es-tu ? Et que fais-tu ici ? demanda la petite fille.
La femme répondit simplement :
–– Rentre chez toi, tu ne peux pas rester dehors seule.

Qui était cette femme ? Une fois rentrée au village, Anaïa comprit que la musicienne enfreignait les lois du régime. En Afghanistan, la musique était formellement interdite, et ceux qui s’y adonnaient risquaient la condamnation. Les trois-quarts des instruments avaient d’ailleurs été envoyés au bûcher depuis longtemps. Mais là où le silence devient musique, cette solitude devient force. Le lendemain, Anaïa retourna voir cette femme. La musicienne était toujours là, assise, le rabâb à la main.
Elle s’appelait Zahra. Elle avait 19 ans. Malgré les persécutions, elle luttait, encore et encore, pour libérer les femmes de l’oppression. Pour elle, la musique était une forme de résistance, un cri étouffé par les lois du silence imposées par le régime.
–– Les femmes doivent se battre, Anaïa, même quand elles ont peur, même quand tout semble perdu.
Zahra reprit alors son instrument, jouant une mélodie plus douce, presque murmurée, comme une promesse d’avenir.

Pendant ce temps, à Barcelone, Sofia se préparait à monter sur scène. L’Espagnole avait consacré toute sa vie à la musique, son violon étant son échappatoire. C’est un instrument si fascinant. Sa mélodie envoûte tous les plus grands opéras du monde. Les cordes frottées par l’archet frissonnent. La douceur des notes calme nos pensées tumultueuses et transmet de puissantes émotions. Tout s’efface. Sa large palette sonore teinte la nuit du silence, telle une étoile filante. Malgré l’extrême profondeur des partitions de Sofia, ce soir-là, elle était tourmentée. Barcelone n’avait jamais permis à une femme d’accéder au poste de premier violon dans ses orchestres prestigieux. « Pourquoi les femmes n’y arrivent-elles jamais ? Pourquoi ce plafond de verre reste-t-il infranchissable ? » Sofia se répétait ces questions depuis des semaines. Mais ce soir, elle décida que l’espoir des femmes reposait sur ses épaules. Elle jouerait, non seulement pour elle, mais pour toutes celles qui, comme Zahra, défiaient les interdits. Chaque note qu’elle tirerait de son violon serait une flèche lancée contre l’injustice.

En Afghanistan, l’espoir semblait éteint, dans l’obscurité des montagnes. Toutes étaient condamnées à rester cloîtrées dans leurs pauvres maisons, dont même les fenêtres avaient perdu le goût de la lumière. La lueur de leurs yeux était ligotée, aucun souffle ne leur était permis. Pourtant, Zahra jouait. Sofia jouait. Et Anaïa écoutait. Toutes, à leur manière, résistaient. Ce lien invisible entre elles – la musique, le courage et l’espoir – résonnait plus fort que n’importe quelle interdiction. Dans la nuit des oppressions, elles étaient les étoiles qui ne cessaient de briller.

Texte de Nour Bachir-Léandris, de Toulouse (31), 2025


 


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