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  Association des bibliothèques du Sicoval

Le Lecteur du Val - 27, route de Saint-Léon - 31450 NOUEILLES - Tél. 05.61.81.14.00
Nouvelles à lire : concours 2023
"Elle se rappelle son arrivée au village, pleine d'enthousiasme et de projets... Qu'est-ce qui a bien pu dérailler ?"
ou encore :
"
Se remembra quand arribèt al vilatge, qu’aviá tant de vam et de projèctes... Qu’es aquò que se’n virèt mal ?"

Lire :
- La bruèissa batave (texte adulte)
- Patiments et pomas d'amor (texte occitan)

- Liberté ou danger (texte Jeune)


La bruèissa batave

Elle se rappelle son arrivée au village, pleine d’enthousiasme et de projets…Qu’est-ce qui a bien pu dérailler ? Question lancinante que se pose Vinciane, la patronne du café de La mère l’oye. Peu de clients en ce mois de novembre. Les vacanciers sont repartis et les randonneurs se font rares. Parfois, un pèlerin sur le chemin de Saint-Jacques s’arrête au café. Vinciane loue quelques chambres. En été, elle installe des yourtes dans la prairie derrière le bâtiment. Gerda était souvent venue l’aider en période d’affluence. La Hollandaise servait fréquemment d’interprète. Elle parlait couramment cinq langues et avait fait de sérieux progrès en occitan. Vinciane appréciait beaucoup sa réserve. Elle ne posait jamais de questions et acceptait les gens tels qu’ils étaient. Gerda se livrait très peu. Après sept ans, Vinciane ne savait toujours presque rien sur elle. Elle n’évoquait jamais son passé ni son pays. Quand on la questionnait, on n’obtenait guère que des réponses évasives. Elle préférait parler de ses projets. Là, elle était intarissable : la culture de plantes médicinales et l’extraction d’huiles essentielles en particulier. Un an après son arrivée, elle avait racheté une maison en piteux état à la sortie du village. Elle la retapait elle-même, parfois avec l’aide de migrants. Elle savait tout faire : maçonnerie, menuiserie, plomberie, rien n’avait de secret pour elle. À plus d’une reprise, Vinciane l’avait appelée à la rescousse quand un robinet fuyait, une canalisation était bouchée ou lorsque l’installation électrique vétuste de son établissement nécessitait une intervention urgente. Gerda souriait toujours, ne se plaignait jamais. Elle semblait sortie tout droit d’un conte de fée.

Alors pourquoi ? Comment pouvait-on en vouloir à Gerda ? Qui avait commencé à la surnommer la bruèissa – la sorcière en occitan –, la bruèissa batave ? Bien sûr, il y avait eu les migrants. Cela ne plaisait pas à tout le monde. Pourtant, les gens du village n’étaient pas racistes. Des étrangers, ici, il y en avait toujours eu : républicains espagnols, harkis, jeunes illuminés d’un peu partout qui rêvaient d’un improbable retour à la terre et qui finissaient toujours par retourner en ville. Les migrants ne faisaient jamais que passer. Reconstruire un mur ou refaire une toiture chez Gerda, cela ne prenait que quelques jours. Après, ils disparaissaient aussi vite qu’ils étaient venus. Ils ne logeaient pas au village. Gerda allait les chercher à l’aube et les ramenait dans la nuit. Personne ne savait où. Difficile de croire que leur présence discrète et épisodique sur le chantier soit la cause du rejet de Gerda. Et d’ailleurs, les gros travaux étaient terminés depuis longtemps. En fait, ça avait déraillé d’un coup. Pendant six ans, tout s’était bien passé, Gerda semblait parfaitement intégrée. Mais depuis l’hiver dernier, les visages s’étaient fermés. Vinciane l’avait remarqué parmi les habitués du café, surtout les plus âgés. Ceux-là mêmes qui souriaient en la voyant manier la scie ou la truelle. La patronne n’y avait pas prêté attention. Des brouilles et des réconciliations, elle en voyait constamment. Mais ici, c’était différent. En y repensant, Vinciane se souvenait d’un regard haineux du vieux Martial alors que Gerda était venue réparer une fenêtre qui ne fermait plus. Quelle raison avait donc Martial d’en vouloir à la Hollandaise ? L’homme était plutôt renfrogné mais jamais Vinciane n’avait vu cet affreux rictus sur son visage. Pas plus que chez d’autres habitants du village du reste. La haine c’est comme une avalanche : quelqu’un lance une boule de neige, elle dévale la pente, elle grossit, elle grossit et finit par déclencher le glissement d’un pan entier de la couverture neigeuse. La patronne avait surpris des conversations à voix basse en occitan entre certains habitués. Presque toujours des vieux. Ils détournaient la tête quand Gerda passait. Elle en avait même vu un cracher par terre. On ne répondait plus à son salut amical. L’éternel sourire de Gerda disparut et elle se mura progressivement dans le silence. Vinciane l’avait vue réparer un carreau cassé, redresser une clôture enfoncée. Puis, on avait crevé les quatre pneus de sa voiture. En juin, elle avait conduit son chien chez le vétérinaire. Vinciane avait appris qu’il avait été empoisonné. Ensuite, on avait répandu de l’herbicide sur les plantes médicinales. Finalement, un soir, Gerda était venue voir Vinciane après la fermeture du café. Elle avait pleuré. Elle lui avait confié les clés de la maison expliquant qu’il fallait qu’elle retourne aux Pays-Bas pour quelque temps. Elle était partie dans la nuit sans autre explication, laissant Vinciane stupéfaite.

À plus de mille kilomètres de là, à l’extrémité nord de l’île de Texel, une femme aux cheveux blancs et aux yeux cernés se dirige vers le phare d’Eierland. Un groupe de limicoles fouille le sable en bordure de mer : trois courlis au bec arqué, quelques bécasseaux au bec court et deux chevaliers aux longues pattes effilées. Mais Gerda n’est pas venue pour observer les oiseaux. Elle se dirige d’un pas décidé et regarde fixement le phare. Elle s’arrête et les larmes coulent sur ses joues. Elle s’agenouille et se prend la tête dans les mains. Elle est secouée de sanglots dans l’indifférence du vent et du sable qui grésille sur son ciré. Après un long moment, elle se relève, rebrousse chemin, puis se rend au cimetière des Géorgiens. C’est là que son père est enterré avec ses camarades d’infortune.

Au café de La mère l’oye, les habitants viennent interroger Vinciane. Le départ de Gerda les met mal à l’aise, même s’ils ne l’avouent pas. Martial et sa bande se contentent de hausser les épaules. « Elle est partie. C’est toujours ainsi que ça se termine avec les estrangièrs ». La patronne se doute bien qu’ils sont au moins en partie responsables de la fuite de Gerda mais elle n’a pas de preuves. Gerda n’a jamais porté plainte. Elle était convaincue que ce serait peine perdue. Vinciane aussi. Ce serait l’omerta, elle en était sûre.  

Un mois plus tard, Vinciane découvre une lettre des Pays-Bas mêlée aux factures et aux prospectus de ses fournisseurs. Elle décachète l’enveloppe, le cœur battant.

Chère Vinciane,
Ne m’en veuille pas si je n’ai pas pu m’expliquer avant mon départ ni t’écrire plus tôt. Les gens m’ont traitée en paria. Ils m’ont jugée coupable d’actes commis par des membres de ma famille pendant l’occupation.
Il faut dire que ma famille s’est toujours trouvée dans le camp des perdants. Mon grand-père était français. En 1918, il faisait partie des soldats envoyés en appui des Russes cherchant à rétablir le pouvoir des tsars. Ce sont les Bolcheviks qui ont gagné et il a été tué. Il avait été envoyé en Ukraine. C’est là qu’il a rencontré ma grand-mère. Géorgienne, elle travaillait à Odessa pour une entreprise de fret maritime. Seule et enceinte, elle a jugé préférable de rentrer en Géorgie auprès de sa famille.
Pendant la seconde guerre mondiale, mon père, mobilisé dans l’armée soviétique, a été capturé par les Allemands, comme beaucoup d’autres Géorgiens. Ils leur ont laissé le choix : aller mourir de faim dans un camp de prisonniers ou être incorporés dans la légion géorgienne, auxiliaire du Reich. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé à Texel. En avril 45, le bataillon géorgien s’est révolté contre les Allemands. Malheureusement, c’était un peu trop tôt. Les Canadiens n’ont libéré l’île de Texel qu’à la fin mai alors que l’Allemagne avait déjà capitulé. Il paraît que mon père a été parmi les derniers à se faire massacrer par les Allemands près du phare.
Comme mon grand-père avant lui, il a cependant trouvé moyen de procréer avant de mourir. Cela doit être un réflexe de survie ! Ma mère, native de l’île, était enceinte de trois mois quand il est mort. Après l’effondrement de l’URSS, elle s’est rendue en Géorgie. Elle a réussi à retrouver des membres de la famille de ma grand-mère qui lui ont donné des informations sur mon père et mon grand-père. C’est ainsi que j’ai su que le grand-père était né dans ton village.
Quand j’ai pris ma retraite, je suis venue m’installer chez vous, comme tu le sais. Discrètement, j’ai fouillé les archives de la région et j’ai fini par retracer l’histoire de ma branche paternelle. C’est là que ça s’est gâté. Les plus âgés dans le village ont appris ce que je cherchais et, par conséquent, qui j’étais. Dans la famille de mon grand-père, manifestement, on avait le cœur à droite et même à l’extrême droite. Les cousins de mon père se sont rangés du côté de Pétain quand il a pris le pouvoir. Contrairement à mon père, eux ont choisi de leur plein gré et même avec zèle : l’un des trois cousins était dans la milice. Il a été tué par des résistants. Un autre s’est enrôlé dans la LVF. Il est mort sur le front russe. L’histoire se répète ! Et le troisième, collabo notoire, indic de la Gestapo, s’est fait lyncher à la Libération. Pas de quoi être fière de mes ancêtres. Quand certains l’ont su dans le village, j’ai été assimilée aux traîtres. C’est absurde. En quoi suis-je responsable ? Je n’étais pas encore née et je ne connaissais même pas les membres de la branche paternelle de ma famille. Tu connais la suite.
J’avais rêvé de vignobles ensoleillés. Les démons du passé en ont décidé autrement et m’ont rejetée sur les plages de mon île natale comme un débris après un naufrage. Le naufrage de ma famille. Heureusement, je n’ai pas d’enfant. Je serai le dernier maillon d’une chaîne de malheurs.
Je t’embrasse.
Gerda
_ _ _ _

Chère Gerda,
Je suis soulagée d’avoir enfin de tes nouvelles. Si seulement tu m’avais parlé de tout cela plus tôt !
Il faut que tu saches que le père de Martial a été torturé par la Gestapo et son oncle est mort en déportation. C’est l’indic dont tu parlais qui a causé leur perte. Évidemment, tu n’y es pour rien. Mais cela explique son hostilité.
Avec l’appui du maire, j’ai réussi à parler avec lui et avec les autres anciens qui t’en veulent. Quand on leur a expliqué l’histoire du bataillon géorgien qui s’était révolté, cela les a un peu calmés. Notre jeune maire est un type ouvert. Il était très emballé par tes projets de plantes médicinales. Sa femme est sénégalaise. Les horreurs de la guerre, elle connaît. Son arrière-grand-père et son grand-père étaient tirailleurs. L’un est tombé en 1916, l’autre en 1940. Le maire a fait venir un ami historien, professeur à Toulouse, qui a confirmé tout ce que tu écrivais à propos de ton grand-père et de ton père. Je pense que Martial et ses copains ont été à peu près convaincus. C’est par le dialogue qu’on peut en sortir.
Je surveille ta maison et nous sommes quelques-unes à l’entretenir et à nous occuper du jardin. Ne t’en fais pas. Tout finira par s’arranger. S’il n’y avait pas le café, je viendrais volontiers te voir pour t’en parler de vive voix. Patience, je ne suis pas la seule à espérer te voir revenir parmi nous.
Je t’embrasse.
Vinciane.

L’échange épistolaire entre les deux femmes se poursuivit encore longtemps mais Gerda ne revint jamais au village. Vinciane finit par se rendre aux Pays-Bas, accompagnée par l’épouse du maire. Elles ne réussirent pas à convaincre Gerda. Son rêve était brisé.

Texte de Christian Houba, de Beynes (78), 2023
 


Patiments e... pomas d'amor
 

Se remembra quand arribèt al vilatge, qu’aviá tant de vam e de projèctes… Qu’es aquò que se’n virèt mal ?  De marcar de pèira negra aquela fin de tantossada que lor tombèt la novèla. Pasmens tot aviá plan començat. S’èra levada coma a l’acostumada, a poncha de jorn. Desbochardada a la lèsta e, la taçada de cafè engolida lèu fach, s’èra ganhat l’òrt. Un ortet que bastava per sos besonhs, qu’èran pas que doas femnas a l’ostal, ela la maire e sa filha Cloé, una dròlla espompida que marchava cap a sos quinze ans. Lo demai de l’ortalhada lo vendián al pichòt mercat del diluns de ser sus la plaça del vilatge. Lo cèl ja clar e sens cap de nívols anonciava una jornada de calimàs, una calorassa ofegaira e pesuga que senhorejava dempuèi una brava passada qu’èrem a la fin d’agost e que ren fasiá sentir la venguda de las tranadas qu’aurián menat un peçuc de frescor e, o pensava galavardament, los camparòls dins lo castanhal. Los degots d’aigatge encara crocats a la poncha de las èrbas passidas que bordejavan la senda estrecha, los primièrs rais del solelh a mand d’espelir los aurián lèu beguts.

A l’òrt l’òbra èra pas de manca. De’n primièr culhir pomas d’amor, pebrons e merinjanas que pensava aprestar la chichomèia pel dinnar de l’endeman e puèi las mongetas tendras e sens fials coma fasiá regularament cada tres jorns dempuèi las primièiras flors. De quora en quora arrestava la culhida per s’acorsar cap al besal qu’i rajava l’aiga que menava una canonada dempuèi la sòrga. Dobrir e tornar barrar de besalets que serpentejavan alentorn dels plants. Una aiga preciosa, d’esparnhar en aquel temps de secarassa. Aprèp li demorariá de tirar las èrbas marridas qu’amenaçavan d’ofegar los plantolhièrs de cebas e de pòrres.

Cloé, ela, aprofechava son temps de vacanças, per demorar un pauc mai al lièch. Collegiana li fasiá, ela tanben, mestièr de se levar d’ora per se ganhar l’escòla. Gaireben un quilomètre de caminar de pè sul camin escalabrós e peirós per trapar lo quitram e lo taxi que la menava amb tres o quatre autres escolans o collegians al vilatge que s’estaloirava mai bas dins la valada. Pasmens e mai i aguèsse pas escòla, rebalava pas de tròp qu’ela tanben se cargava d’una part del trabalh de la borieta e que se fasiá pas pregar per ajudar la maire. Lo dejunh l’esperava sus la taula de la cosina. Lo lach de la cabra banuda, se ne fariá calfar un bolat e puèi se copariá doas o tres lescas del pan cuèch sus un brasàs d’eusina dins lo pichòt forn que tenián al fons del cortiu. Las lescas las tostariá de confitura d’albricòts qu’avián aprestada a la fin de junh, la maire e ela, gaujosas e risentas. La recòrda, encausa una prima geladissa e aurosa, èra pas estada de las bònas mas bastava per sucrejar sos dejunhs fins a l’automna que mancariá pas de menar sas castanhas e sa marmelada onchosa. Dejunh acabat, bòl, culhièrs e cotèl refrescats, Cloé emponhava lo selhon de mólzer e lo despartin que portariá a l’ortalhièra. Ela, Cloé, s’èra presa de passion per lo cabrum. Un cabrum dels mai redusit sai que, la cabra banuda, blanca e negra, e sa bessonada : de cabridons ara d’afons destetats çò que lor quitava un pauc de lach per son beure del matin e lo sobre per alestir de quora en quora un parelh de pelardons. En camin per l’estable la filha mancariá pas de passar per l’òrt per potonejar la maire e li quitar son entrelesca, aprestada de la velha e lo botelhon d’aiga fresca e benvenguda. Escasença d’escambiar rires e paraulas amistosas e tanben de rapugar un parelh de grapetas de pomas d’amor-cerièiras que crocava natura e que li fasián lipetitge. Un moment puèi Annà, la maire, de genolhons entre las regas de cebas, ausiriá amondaut sul penjal del sèrre lo clarinejar gaujòs de la clapa que la cabra banuda portava a son còl. Aquela patz campèstra, aquela musiqueta, li fasián doblidar un temps lo penós de son trabalh ingrat e la susor que li rajava long dels braces e de l’esquina que los rais ponchejavan e ponhissián malgrat l’ora encara matinala.

De son paire, Cloé ne parlava pas jamai. De vertat teniá tot escàs tres ans quand los eveniments s’èran aviats mas pensava pas, ela la maire, que la drolleta n’aguèsse pas gardar al fons de sa mementa lo sovenir. La vesiá de còps pensativa mas tant l’una coma l’autra s’esparnhavan de s’espandir sul sicut. Los uèlhs solets parlavan e ne disián fòrça.

Annà aviá pas esperat l’arrestacion per prene lenga de rescondons amb un cosin, vièlh garçon, la sola persona que demorava de sa familha. Viviá, el, se sonava Pòl de son pichòt nom mas lo monde l’avián escaissat Popelha, dins un ostalon a la broa del vilatge. Retirat de las Pòstas e encara valent e biaissut s’amaganhava la vida en trabalhonejar d’un caire a l’autre de la comuna. Lo pauc de moneda que la cosina aviá capitat de rapugar d’aquí entr’aquí aviá bastat a pron pena per pagar lo material e, la man d’òbra, lo Popelha li ne fasiá present. Aital lo mas qu’Annà teniá de familha, abausonat dempuèi d’annadas, foguèt petaçat a la gròssa e las tèrras a son entorn desbartassadas. Tre que se ne fariá l’escasença, podrián, ela e sa filha, i trapar un çò sieu e escapar a l’infèrn qu’èra son quotidian dins l’ostal de son borrèl. D’aquel patiment lo Popelha benlèu que ne sabiá ren o mai probable l’aviá sentit mas coma tant d’autres se l’èra gardat per el.

Un amor de joinessa, ela orfanèla encara jove que los parents s’èran negats dins un accident alara que de nuèch tornavan al mas. Son carri  aviá cabussat del pont per s’aplatussar un parelh de mètres mai bas e per s’enfonilhar dins un gorguet de pas res. L’aviá rescontrat lo polit garçon qu’èra encara tota negada de plors e de dòl. El, bèl parlaire, aviá trapat aisidament las paraulas assolaçairas. S’èran pas maridats, qu’el o voliá pas, nimai pacsats, mas aviá pas gaire esperat per li prepausar de viure amassa. Un parelh d’annadas que passèron uroses e amoroses dins un lojatment, pichotet saique mas pro agradiu, dins una vila freja e desconeguda. Pauc a cha pauc la pòrta foguèt tancada als amics e a las amigas e s’èra trapada coma presonièira, embarrada dins la solesa e lo tristum. Volguèt pas el, que cerquèsse un novèl trabalh qu’aviá degut encausa la mudason abandonar son emplec a la banca.

Èra prensa dempuèi un parelh de mesadas que los repotegatges se faguèron mai frequents. S’èra avisada, ela, que tornava lo ser a l’ostal tissós e de mai en mai sovent embriagat.  Un petaç que rebalava, una camisa mal estirada, la sopa tròp o pas pro calda o salada, tot li èra escasença de renar e d’amenaçar. Ela, alassada, mudava pas e aquò saique lo fasiá encara mai asirós. La pichòta èra encara en borrassa que los bacèls venguèron far companha a las paraulas porcassièiras. Picava dur mas, embriagat qu’embriagat, servava pasmens pro de sen per tustar aquí que se ne veiriá pas la macadura. Colèra tombada, se fasiá tendre que non sai, se desencusava, la potonejava tant e mai, prometiá qu’i tornariá pas pus. Ela preferissiá creire aquò puslèu que de patir una autra estiblassada. Pasmens un parelh de còps la deguèt menar en cò del mètge e aquí trapava totjorn quicòm per explicar la nafradura, una casuda dins los escalièrs, una ventada que butèt la pòrta, una escarlimpada sul caladat, que te sabi. Gausava pas lo contrariar de paur de ne pagar lo prètz un còp a l’ostal ela e benlèu Cloé que descabestrat se podiá pas reténer e ja la drolleta s’èra facha charrar sens qu’i comprenga ren la paureta. Lo mètge, el, semblava creire a l’accident.

Miègjorn se sarrava, ja lo solelh tabassava dur. Èra mai que temps de s’assostar. Annà ausiguèt l’esquilada del tropelet que se ganhava l’establon, se prenguèt sota lo braç lo desquet de fartalha e maire e filha se trapèron dins la frescor de la cosina escura que n’avián daissat los contravents tancats. Aital s’aparavan del calimàs e de la moscalhina. Lo dinnar, mai que mai de cruditats, foguèt lèu aprestat e manjat. Per la prangièira s’instalèron a l’ombra de la trelha que sos rasims començavan de virar del verd al blau clar. Al menú, tant per l’una coma per l’autra, penequet e lectura. Al cap d’un temps, Annà pleguèt libre e besiclas e s’acaminèt cap al cortiu. A costat del forn se quilhava una colomna pintrada de negra, l’aiga que l’emplenava calfada del solelh generós prometiá una docha de las mai agradivas. Cloé aviá seguit e maire e filha, nusas e risentas, s’adonèron al chalum de l’aiga se gispant a ne’n vòles aquí n’as. Ara l’aiga se fasiá fresqueta e èra temps de prene lo toalhon per se secar la pèl. S’eissugavan l’una l’autra e tot fasent Cloé, del det e de l’agach, se podiá pas reténer de seguir las bofiguetas encara plan marcadas que regavan l’esquina e las cuèissas de sa maire. Lo rire que totara la bassacava daissava plaça a un muditge amar e fugidís. Las annadas avián pas capitat d’escafar las crèstas de las vièlhas nafraduras e del patiment. Sonque lo negre violaçat dels primièrs temps s’èra mudat en roge tendre, color de…  pomas d’amor- cerièiras a mand de s’amadurar.

Lo demai de la tantossada se passava en tascas menudas : s’entrevar dels conilhets e de las galinas, levar los uòus, ben rares en aquel temps de calorassa, per Cloé lo mólzer del ser, e puèi totas doas aprestar lo sopar que prendrián defòra a la lutz de las estelas. Annà coma lo fasiá cada vèspre aviá alucat la television que debanava publicitat, jòcs e novèlas.

Lo son èra al mai bas mas quilhèron la tèsta totas doas a l’encòp. Un òme sortissiá de preson. Liberacion anticipada, disián, encausa sa bona conducha e la quichada de son avocat. Lo reconeguèron. Cloé portava son nom e el al jornalista que l’entrevistava disiá que çò mai urgent per el èra de quichar sa filha dins sos braces. Dotze ans que l’aviá pas vista, se passava pas un jorn qu’i pensèsse pas, la maire la li aviá pas jamai menada al parlador, una vergonha, se planhissiá tot plorinejant.

La preson, òc ! S’èra adonat al jòc e i aviá daissat un molonàs de moneda. Venguèt un temps que poguèt pas pus pagar e aquò l’aviá fach que mai rabiós que la tustava de mai en mai sovent e de mai en mai violentament. Se fasiá el d’una còla de maufatàns. Lo tarrabustavan que pagava pas son dèute. E puèi i aguèt aquel afar, un cambriolatge de banca que virèt mal, lo gardian que n’èra demorat endecat per la vida, clavelat sus un fautuèlh de rodetas. Arrestèron la banda e el tanben. Cridèt, jurèt que i èra per res, qu’èra a l’ostal suau amb sa companha e sa filha. Èra pas messòrga que i èra a l’ostal, o sabiá plan Annà. Cossí auriá pogut doblidar aquel jorn que lo ponh li aviá fendasclat la gauta e escrachat dos caissals alara que lo pè li espeteva tres còstas ? Pasmens als gendarmas que menavan l’enquista aviá respondut que ne sabiá ren, de temps aviá passat e se rementava pas de que ne virava aquel jorn. Al procès l’avocat i èra tornat. Anava respondre quand son agach se pausèt sus la victima tota desmalugada sus son fautuèlh de rodetas e se vesiá ela e vesiá subretot sa filha, alara aviá capejat de non. L’avocat li aviá tornamai demandat que voliá ausir la responsa. Alara faguèt en marmolejar : « Èri soleta amb ma filha e ne soi segura.» El, lo borrèl, ne prenguèt per quinze ans. Lo temps que caliá a Cloé per aténher sa majoritat, un solaç. Es adonc qu’Annà aviá decidit de virar la pagina e de tornar a l’ostalet del vilatge de familha. Una vida novèla, un vam novèl e de projèctes a bodre. E ara…

Ara, demoravan necas e ensucadas, tant la filha coma la maire. Foguèt Cloé que se reprenguèt la primièira. « Nos a tròp fach patir, diguèt, lo volèm pas pus veire. » Aquel plural bastèt per tornar de vam a Annà. Èra pas sola, èra pas jamai estada sola a cargar lo fais. Lo temps d’un ulauç a Annà li tornèt l’imatge de la manida que trapava quand la raissa li èra tombada sul còs, acrochonida dins l’escur  d’un placard de sa cambreta que sarrava sa titèia contra son pitre e los plors que negavan sa cara e ela, la maire, macada e dolenta, que patissiá per l’assolaçar e li tornar  la gaug de son enfantesa.

Èran pas mai maire e filha mas doas femnas, doas batentas, ben resolgudas de menar la batèsta fins a la victòria. A elas de trapar la bona estrategia. Del primièr, lo mas qu’i vivián dempuèi tant de temps, sol e perdut dins la montanha, i podián pas demorar mai. Èra mestièr de partir sulpic que l’autre èra benlèu ja en camin e podiá espelir dins las oras venentas. D’astre, mercé la tela e los rets socials, Annà aviá capitat de se tornar amistançar amb una anciana amiga d’escòla que viviá dins una vilòta a broa de Tarn. De temps que la femna las convidava mas fins ara  lo rambalh de la borieta èra estat d’empacha per s’escapar. Lo borrèl las anariá pas quèrre dins aquel luòc que coneissiá pas. Annà prendriá lenga amb un avocat e se ne virava fariá planh per las violéncias, basta i aguèsse pas prescripcion, emai se riscavan de la carcanhar per son fals testimoniatge al moment del procès.

Una bona part de la nuèch s’èra passada per destriar las besonhas d’emportar e aquelas de daissar. Avián cargat lo carri de l’essencial. Lo Popelha, sempre devoat e encara pro valhent, s’entrevariá de las bèstias e de l’òrt e l’amiga èra estada mai que contenta d’aprene sa visita emai se li daissavan gaire de temps per las aculhir.

Partiguèron d’ora encara totas estransinadas. Parlavan pauc mas son agachada, tant per la maire coma per la filha, marcava sa ràbia e sa determinacion. Avián passat lo vilatge e rotlavan sus la departamentala estrecha e viradissa, ben desèrta d’aquesta ora que te devistèron tres o quatre gendarmas. Avián tancat lo rota. Adonc se diguèron totas doas estabosidas, son aquí per nos arrestar. L’autre aurà agut crenta de la nòstra fugida e aurà pas rebalat per cridar al raubament de minor. Pasmens degun dels militaris venguèt pas cap a elas e elas los vesián anar-venir afanats. Annà reconeguèt un jove qu’aviá rescontrat dins un temps que remplaçava la segretària a la Comuna. Davalèt e se sarrèt de l’òme. De nuèch un carri aviá mancat la virada, li diguèt aquel, e aviá barrutlat dins lo bossoire. Lo menaire qu’èra solet èra estat escrapochinat sul còp. Un galonat parlava al telefòn. Annà l’entendeguèt puèi que disiá a sos òmes : “L’avèm identificat, sortiguèt ièr de preson, aurà pas agut lo temps de profiechar de sa libertat.” Un autre faguèt : “ Sortissiá de preson ? M’estona pas qu’avèm trapat dins lo carri un fusiu cargat. De mon vejaire èra pas per caçar los singlars.”

Annà n’esperèt pas mai, tornèt al carri e tre que lo gendarma li signifiquèt que la via èra liura quichèt la clau del contact e s’escridèt assolaçada : “ Tarn nos espèra !”

I passèron doas setmanadas plenas e destibadas. Quand tornèron gandiguèron l’òrt. Del temps que culhissián per son dinnar de grapetas de pomas d’amor-cerièiras ben maduras, la cabra banuda botèt la tèsta a l’arquièira de son estable e las saludèt d’un : “Bè! Bè:!”

E cric e crac... lo patiment èra acabat.

Texte de Jòrdi Peladan, de Nimes (30), 2023

 
 Liberté ou danger

Elle se rappelle son arrivée au village, pleine d’enthousiasme et de projets… Qu’est-ce qui a bien pu dérailler ?

Lin était une fille de la forêt, elle avait grandi loin des humains, loin de toutes les technologies. Ses habits se limitaient à de grandes feuilles cousues ensemble avec des herbes fines, et ses cheveux noirs étaient toujours coiffés en une longue natte attachée avec une tige d’on ne sait quelle herbe folle. Elle se contentait du peu que lui offrait la nature, elle avait appris à suivre les animaux pour dénicher les baies et les champignons qui lui servaient de repas. Sa seule famille se résumait à deux oursons avec qui elle avait grandi, et leur mère qui depuis était morte, abattue par un chasseur.

Lorsque les deux oursons furent plus âgés et la laissèrent pour trouver un territoire où fonder une famille, plus rien ne la retenait vraiment dans la forêt si ce n’est le plaisir d’être libre. Alors, elle se fabriqua un hamac, qu’elle pourrait accrocher sur n’importe quel arbre, et elle s’en alla. Elle marcha pendant plusieurs jours, sans savoir vraiment où aller.

Un soir, elle arriva près d’un village. Un village qu’on pourrait qualifier de ruine car la plupart des maisons de pierre étaient détruites, en partie ou entièrement, et il ne paraissait pas vraiment habité. Toutefois, pour elle qui avait passé toute sa vie dans la nature, ce village semblait magnifique. Elle n’avait jamais rien vu de pareil et elle se demanda ce que cela faisait de vivre entre des murs et non dans un hamac tendu entre deux branches.

Elle se rappelle avoir sursauté lorsqu’une petite fille était apparue derrière elle, en haillons. Cette petite, sortie de nulle part, était maigre. À première vue, il n’y avait qu’elle dans ce village, et pourtant, dans les instants qui suivirent, les deux jeunes filles se trouvèrent au centre d’un cercle d’une vingtaine d’enfants plus ou moins âgés. Lin n’avait jamais vu autant d’humains en même temps ni même en tout dans sa vie ! Puis elle avait remarqué que tous étaient maigres et n’avaient pas d’habits sans une multitude de déchirures. Elle leur avait alors demandé pourquoi ils étaient là, dans ce village désert et détruit, seuls et sans beaucoup de nourriture. La première fillette qui était venue vers elle lui avait répondu que leurs parents avaient tous succombé à l’hiver car ils étaient malades, faute de soins dignes de ce nom. Les enfants avaient donc été contraints de se débrouiller seuls, mais manquant de force pour soulever les pierres, ils n’avaient pu renforcer les maisons. Lin les avait alors rassurés en leur disant qu’ils allaient trouver de la nourriture, qu’elle allait rester avec eux pour les aider et qu’ils s’en sortiraient tous. Et elle leur avait appris à suivre les animaux pour trouver la nourriture et l’eau nécessaire à leur survie, puis elle leur avait enseigné l’art des vêtements en feuilles. Tous avaient eu l’air passionné de ceux qui découvrent de nouvelles choses. Lin, elle, découvrait la joie de vivre avec ceux de sa race.

Plus tard, lorsque les enfants eurent regagné des forces, Lin leur apprit à se défendre. Elle leur apprit à manier différentes armes : lance-pierre, bâtons, boules d’orties et de ronces, etc… Tout ce qui pouvait servir à se battre contre quelque agresseur. Ces précautions s’avérèrent utiles car quelques jours après, le village fut attaqué par un renard, qui de toute évidence était une femelle en quête de nourriture pour ses petits. La bataille fut remportée par les habitants, et la vie reprit son cours.

Cependant, malgré cette victoire, l’instinct de Lin lui soufflait de se méfier. Et en effet, dès le lendemain, lorsqu’elle se réveilla, elle fut surprise de trouver devant elle la petite qui l’avait accueillie le premier jour, couchée à côté d’une pierre, visiblement assommée. Lin se précipita dans le village. La scène qui s’offrait alors à elle était pire que tout ce qu’elle aurait pu imaginer. Elle avait devant elle une bataille qui opposait… les enfants du village entre eux. Ils étaient en train de se battre devant elle, avec les armes et les techniques qu’elle leur avait enseignées. Lin poussa un cri bestial, presque inhumain. Les jets de pierres cessèrent net et tous la regardèrent comme si elle était une étrangère à leurs yeux.

Elle se souvient avoir vu certains des plus petits gisant à terre, des griffures de ronces plein les bras, et quelques-uns plus âgés tentant de les aider à se lever. Elle se souvient de la détresse dans leurs yeux, de la fébrilité de leurs gestes. Puis, plus rien. Elle se souvient seulement d’avoir fui. Elle a fui ce village en abandonnant tous ses habitants à leur sort. Elle s’est arrêtée plus loin, derrière un buisson, essoufflée.

Elle attend. En proie à ses souvenirs. Elle se rappelle son arrivée au village, pleine d’enthousiasme et de projets… Qu’est-ce qui a bien pu dérailler ? Elle a tout appris à ces enfants en panique. Elle leur a offert tout son savoir, tout ce qui pourrait les aider à survivre dans la forêt, et voilà ce qu’ils en ont fait. Elle se demande si tous les humains sont comme ça, un goût inné de la guerre les forçant à se battre pour tout et n’importe quoi. Elle aurait peut-être mieux fait de rester loin de cette race toxique, à l’abri dans la forêt. Elle se demande s’ils ont fini par cesser le combat, soigner les blessés et réfléchir. Et elle, que va-t-elle faire à présent ? Pour commencer, il lui faut trouver un lit pour la nuit. Alors, tout en réfléchissant à ce qu’elle fera après, elle se met en quête d’arbres où accrocher un hamac, et de feuilles pour en construire un. Puis elle cherche un animal à suivre pour s’alimenter, mais elle est trop près du village. Le bruit de la lutte a fait fuir toute la faune sauvage. Alors elle s’éloigne. Elle sait qu’elle est assez loin quand elle croise le chemin d’un lièvre. Elle le suit alors jusqu’à une rivière. Elle boit longtemps et se passe un coup d’eau sur le visage. Lorsqu’elle relève la tête, elle voit en face d’elle un pommier. Elle traverse la rivière à gué et cueille une pomme. Elle croque dedans et laisse le jus sucré couler dans sa gorge. Combien de temps est-elle restée sans manger ? Elle n’en a aucune idée. Elle cueille quelques pommes et retourne à son campement improvisé.

Quelle surprise lorsqu’elle voit, assis en cercle autour de son hamac, les enfants du village ! Ils sont tous là, sans exception, et leurs griffures ne sont plus que des mauvais souvenirs pour eux. Ils ont bien sûr toujours les cicatrices, mais ils se sont réconciliés. Lin est heureuse de les voir ainsi, comme si rien ne s’était jamais passé, comme si leur querelle n’avait jamais eu lieu. Elle demande alors si tout le monde va bien, y compris la petite qui, manifestement, avait voulu la prévenir de la bataille et avait été assommée au pied de son lit. C’est alors que, de derrière un arbre proche, la petite sort, les bras remplis de nourriture fraîchement cueillie. Lin comprend que toutes ces victuailles sont pour elle, lorsque sa protégée les dépose à ses pieds. Elle est émue. Les enfants lui racontent alors comment ils ont cueilli les fruits à l’aide du lance-pierre, en lançant des projectiles dans les branches de l’arbre dont ils voulaient les fruits. Lin songe qu’ils ne s’en sont pas si mal sortis finalement. Elle n’a pas tout raté en leur apprenant à fabriquer des armes.

Maintenant, il fait nuit. Lin est dans son hamac. Elle repense à la fin de soirée. Ils avaient préparé tous ensemble un dîner avec les aliments qu’ils avaient réunis. Puis, les enfants lui avaient proposé de revenir au village avec eux. Elle avait réfléchi un instant et avait répondu qu’elle préférait passer une nuit seule, comme avant. Ils étaient alors repartis vers les maisons de pierre et elle était restée là, assise dans l’herbe, se demandant comment étaient les autres individus de la race humaine. Ensuite, elle s’était couchée dans son hamac en regardant le ciel et en songeant que la vie était belle, la nature magnifique, et que dès le lendemain elle partirait chercher d’autres humains. Cette race étrange dont elle faisait partie l’intriguait et la terrifiait en même temps.

Le matin, Lin s’était réveillée au lever du jour et elle s’était mise en route rapidement. Elle avait songé une dernière fois aux enfants du village, avait roulé son hamac et elle s’était mise à marcher. Droit devant elle car elle ne savait vers où se diriger. Aux alentours de midi, comme elle avait faim, elle chercha un animal qui pourrait la guider vers une source de nourriture. Elle trouva rapidement quelques baies au bout d’un chemin de renard. Elle en cueillit quelques-unes puis s’assit au pied d’un arbre. Elle s’apprêtait à repartir lorsqu’un éclair jaune attira son regard à la cime de l’arbre au pied duquel elle avait mangé. Elle leva les yeux et aperçut un petit oiseau d’un jaune vif s’envoler vers un autre arbre. Lin essaya de le rattraper mais chaque fois qu’elle atteignait l’arbre sur lequel l’oiseau était perché, celui-ci s’envolait à nouveau. Elle le suivit pendant plusieurs heures, et d’un coup, la forêt s’arrêta. Lin, surprise, stoppa net sa course. Elle fit bien car deux mètres plus loin, le sol n’était plus là. Lin s’approcha du bord de la falaise et elle découvrit quelque chose qu’elle n’avait jamais, ou ne serait-ce qu’imaginé. Au pied de la falaise s’étendait une ville immense, avec des grands immeubles et des rues goudronnées. Lin resta là pendant quelques instants, à contempler ce trou gris qui, pour elle, était si triste par rapport aux couleurs de la nature qu’elle côtoyait depuis son plus jeune âge. L’oiseau passa devant elle, ce qui eût pour effet de la ramener à la réalité. Elle regarda autour d’elle et chercha un chemin pour descendre. Elle en trouva un quelques mètres plus loin et décida de l’emprunter. Elle chercha alors l’oiseau et en se retournant, elle le vit repartir vers la forêt. Elle eût un instant de doute, se demandant si c’était vraiment une bonne idée de faire un pas vers les humains alors que ces derniers avaient tué sa mère adoptive. En repensant à l’ourse qui l’avait recueillie, Lin eût un pincement au cœur, puis elle se reprit et se dit qu’elle aussi faisait partie de la race des humains, et qu’il était de son devoir de les rencontrer.

Lorsqu’elle arriva en bas du chemin, elle se retrouva à quelques mètres des premiers grillages délimitant des jardins pollués. Curieuse, elle goûta une framboise et la recracha immédiatement. Elle n’avait pas de goût autre qu’une âpreté qu’elle n’avait jamais sentie dans les fruits qu’elle mangeait habituellement. Elle fût déconcertée lorsque, quelques jardins plus loin, elle vit un enfant engloutir toutes les framboises en semblant se régaler. Elle continua sa route et se retrouva dans une rue. Elle traversa sans regarder puisqu’elle n’avait jamais vu ça de sa vie, et elle failli se faire renverser par une voiture. Lin regarda passer cet engin métallique nouveau pour elle et se dit que tout de même, la dangerosité de cette chose ne laissait pas de place au doute : on pouvait bel et bien mourir par sa faute. Dans une rue parallèle, Lin entra dans un supermarché. Elle regarda les produits alignés d’un air tellement ébahi que tous la regardaient avec des yeux étonnés comme si elle était anormale. Et Lin, elle, ne trouvait pas normal que l’on trouve tous ces fruits et légumes alignés avec des myrtilles à côté d’un fruit allongé, courbé et tellement jaune que cela faisait mal aux yeux. Elle partit en courant, terrifiée, lorsqu’elle vit tous les poissons alignés sur l’étal du poissonnier en se demandant comment il était possible d’en pêcher autant d’un seul coup. Elle se retrouva dans le rayon des viandes sous plastique, et en se retournant, elle se retrouva nez à nez avec un poulet entier sous sa couche de film transparent. Elle sortit en courant du magasin et se dit qu’elle en avait assez vu ainsi. Toute à sa réflexion, elle courut jusqu’au chemin et ne s’arrêta qu’une fois en haut de la falaise. Elle s’assit, essoufflée, et regarda la ville. Celle-ci lui parut encore plus sombre qu’avant, et elle fut heureuse finalement d’avoir grandi loin de cette horreur.

Une fois à nouveau dans la forêt, Lin va directement au village. Les enfants l’accueillent à bras ouverts et ils passent la soirée à discuter du fait que la forêt est bien mieux que la ville. Lorsqu’ils vont se coucher, Lin songe que vivre dans la ville doit être un enfer, que vivre dans la nature était très bien même seule, mais que vivre avec des amis, des gens qui la comprennent est décidément terriblement mieux. Elle s’endort, heureuse d’avoir enfin trouvé sa place.   

Texte de Justine Dubrulle, de Péchabou (31), 2023


 


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