Retour à la page d'accueil .
  Association des bibliothèques du Sicoval

Le Lecteur du Val - 10-12 bld des Genêts - 31320 CASTANET-TOLOSAN - Tél. 05.61.00.51.16
Nouvelles à lire : concours 2021


"Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché, comme tous les jeudis."
ou encore :
"Aquel jorn, se n'èra anada vendre los uòus al mercat, coma cada dijòus."


Lire :
- En plus (texte sélectionné par le jury, mais non publié dans le recueil, son auteur ayant été publié les deux années précédentes)
- Noirs, les œufs ! (texte adulte)

- Les lumières des Mawawaks (texte Jeune)


En plus

Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché, comme tous les jeudis... mais ce jeudi-là, contrairement aux précédents, elle avait une boule au ventre, un mélange bizarre d’appréhension et de hâte. A cause de ce qui s’était passé la semaine précédente, elle n’était pas tranquille. Et, comme fait exprès, pour faire bonne mesure, voilà le grincheux de service avec son camion de fromages juste derrière elle quand elle commence à manœuvrer sa camionnette pour prendre place. Il klaxonne et hoche la tête d’énervement, comme si attendre trente secondes allait le tuer ! Elle lui décoche un sourire en forme de rictus, et un doigt d’honneur mental. Parmi tous les commerçants ambulants, c’est la brebis galeuse, le mauvais coucheur. Il en faut toujours un, à croire que c’est incontournable. Il l’appelle la vieille et claironne partout, sauf devant elle bien sûr car c’est un courageux de l’arrière, qu’elle devrait dégager. A son âge, on fait du tricot, pas les marchés ! Eh bien ! ne lui déplaise, à son âge - elle approche des soixante-dix - elle est fière et heureuse de tenir son stand, d’autant plus heureuse que, depuis quelques mois, c’est pour son petit-fils qu’elle travaille, et c’est tellement inespéré qu’elle ne laisserait sa place pour rien au monde, et surtout pas à un minable vendeur de fromages.

Ils avaient été fort déçus, Gaston et elle, quand aucun de leurs trois enfants n’avait voulu prendre la succession, mais voilà que l’année précédente, alors qu’elle allait se résoudre à tout liquider après la mort brutale de son mari, l’aîné de leurs petits-fils s’était dit intéressé et avait pris le relais. Tu parles d’une aubaine ! Alors oui, Berthille est heureuse de tenir son stand et de continuer à vendre de vrais œufs, pondus par de vraies poules, nourries sainement.

En plus... les jeudis au marché, c’est l’essentiel de la vie sociale de Berthille. Elle n’en a réellement pris conscience qu’au moment où elle a cru tout perdre. Faut bien dire qu’à la ferme elle voit davantage de poules que de gens, et que les poules, question conversation, c’est limité. Alors oui, ils sont importants tous ces petits mots de rien du tout qu’on échange sans même y penser. Le temps qu’il fait, ou celui qui passe, l’affaire dont on parle à la télé, la santé du petit et le travail du mari... pris isolément ces petits riens comptent pour bien peu, mais il n’empêche, ils tissent un lien essentiel. Tout simplement parce qu’ils sont portés par des gens. Berthille n’irait pas jusqu’à dire que ce sont des amis - il faut garder aux mots leur vraie valeur - mais ils sont assurément bien plus que des clients, tous ces humains qui viennent lui acheter des œufs. Quand on a suivi tout le parcours scolaire du petit-fils, du CP à la fac, la petite vieille qui vient chercher sa boîte hebdomadaire ne peut pas n’être qu’une simple cliente.

En plus... elle les aime, ses pratiques. Même la suspicieuse qui ouvre systématiquement la boîte et vérifie qu’aucun œuf ne soit fêlé. Même la grincheuse qui répète chaque fois qu’au supermarché on les trouve trente centimes moins cher. Même l’ours polaire, qu’elle a longtemps cru muet tant il ne communiquait que par gestes et hochements de tête, et qui ne lui a jamais dit ni bonjour ni merde. Pour un agaçant, combien de sympathiques ! Le vieux garçon qui accompagne maman et porte son panier, la vacancière qui revient tous les ans et supplie que l’on fasse attention au renard et à la buse, si friands de poules, l’aide ménagère qui triche un peu sur le temps, celle qui vient pour parler, questionner ou se confier, la jeunette qui veut des œufs coque pour son chéri et la grand-mère pour ses meringues... C’est sans fin la variété humaine, et elle aime ça, Berthille, se confronter aux autres.

En plus... en plus de toutes ses habituées il y a aussi et surtout la Julie de Jacassou. Ah ! que serait le marché du jeudi sans la Julie de Jacassou ? On s’informe de la vie trépidante des célébrités en lisant des revues spécialisées dans les salles d’attente des docteurs. Au village, l’informatrice, c’est la Julie. Elle arrive en même temps que Berthille, elle aide à installer l’étal, à disposer la marchandise et, tout en s’activant, elle diffuse. Le vrai, l’important... les décisions du conseil municipal, les travaux, l’état civil (bien plus de morts, hélas, que de naissances dans ce village qui vieillit, faute d’emploi). Les informations plus personnelles aussi... les Chabbert du haut qui font ravaler la façade de la maison, la femme du docteur qui a fait de même sur son visage, bouche de mérou, œil asiatique... surréaliste ? cubiste ? surprenant à tout le moins... les Chabbert du bas qui disent que la mémé est à ça dernier. Les ragots aussi... le boucher qui a surpris le fils du curé avec son apprenti dans la chambre froide, et paraît qu’ils tâtaient plutôt de la viande chaude, si tu vois ce que je veux dire...  Non, si elle n’existait pas, on ne pourrait même pas l’inventer, la Julie de Jacassou. Ce qui est sûr, c’est qu’elle manquerait à Berthille, si elle n’était pas de la partie.

En plus... en plus de tout ça, au marché, il y a les collègues commerçants. Elle en connaît certains depuis près de cinquante ans. Ils ont vieilli avec elle ! Et tous, les anciens comme les nouveaux, à l’exception d’un mal embouché, forment une communauté. Certes, il y a des combines, des magouilles pour être mieux placé, des vacheries, mais dès que la menace paraît, ils sont là. Une entourloupette, une décision municipale inacceptable et ils font front commun, et ça, c’est important. Quand elle a eu besoin, Berthille, elle a pu compter sur eux. Et eux sur elle aussi, bien sûr.

En plus... avec quelques uns d’entre eux, le noyau dur pourrait-on dire, la complicité va plus loin. Jusqu’au partage du plat du jour à l’Auberge de la place. C’est sans chichis, bon, simple, copieux, parfait donc. Et la tablée joyeuse. Du bel échange, là encore. Il y a ceux qui viennent de loin et qui doivent manger avant de reprendre la route, ceux qui aiment ça, ceux qui prennent leur temps, comme Berthille qui, depuis longtemps, a fait du jeudi sa journée. Gaston prenait la sienne de son côté... un en-cas dans le sac et le voilà dehors dès le petit jour... champignons, chasse, pêche, cueillettes diverses... c’était établi comme ça, et ça continue avec le petit-fils, qui sait très bien faire cuire un œuf sans avoir besoin d’aide.

Non, vraiment, le marché pour Berthille, c’est vital.

En plus... en plus depuis quelques semaines, il y a Alexandre. Ah ! comment dire Alexandre ? Il faut commencer par le père. C’est d’abord lui que Berthille a connu. Trente ans durant il a garé son camion de chaussures à côté de sa camionnette et, comme le bonhomme était sympathique, les liens se sont créés. Ce qui n’a pas empêché la congestion cérébrale, comme on ne dit plus désormais puisqu’on parle par sigles. La moitié du corps aux abonnés absents, le fauteuil roulant, la retraite encore loin, l’argent qui ne rentre plus alors que les traites courent toujours. Et le fils au chômage, en fin de droit... C’est plus que suffisant pour qu’il reprenne le volant et essaie les chaussures, Alexandre.

Aussi avenant que son père, le fiston, et beau garçon en plus. Même pas trente ans, bien découplé, souple comme une liane et un visage de lumière. Un sourire permanent, un vrai sourire, pas en plastique pour les clients, un sourire des lèvres et des yeux. Des yeux d’un vert profond, bordés de cils noirs, fournis, recourbés... à se faire poursuivre en injustice par toutes les femmes de la terre. Vous ajoutez, gentil, serviable et pas fier du tout... et vous vous demandez s’il existe. Mais il est bien là, à la droite de Berthille, tous les jeudis.

Le courant passe entre les êtres, ou ne passe pas, sans que l’on s’explique pourquoi. Entre ces deux-là, il passe tout de suite. D’esprit, de corps, de comportement... ils sont sur la même longueur d’onde, et ce ne sont pas quarante ans de différence qui les brouillent, ces ondes. Tout roule en complicité immédiate et facile, reconduite de jeudi en jeudi. Jusqu’au jour où... C’est un jour de pluie froide où le chaland est rare et pressé, où l’on passe plus de temps à attendre qu’à travailler. Berthille s’abrite dans le camion d’Alexandre, plus confortable que la bâche de son étal. On a le temps de parler, alors on se livre un peu plus, on s’aventure dans des zones de confidence, des souvenirs, des sensations perdues, on se découvre sans penser qu’il faudra peut-être se recouvrir. C’est comme ça qu’une évocation innocente enflamme Alexandre. C’est vrai ? Eh oui ! Il a l’œil qui pétille soudain. Il s’enthousiasme, s’emballe, projette. Berthille rit, mais enfin, tu n’y penses pas ! Trouble, trouble... Eh bien, si ! justement, il y pense sérieusement. Mais comment ! Elle, une vieille paysanne, allons... qu’est-ce que ça veut dire ? Berthille est perturbée, bien plus qu’elle ne voudrait, et de façon bizarre. Pensons clair : des partenaires de son âge, il doit en trouver autant qu’il veut, alors... A quoi ça rime ? Mais voilà qu’il insiste, avec plus de sérieux que d’habitude sur son éternel sourire qui fait fondre les glaçons dès qu’il ajoute un regard. Allons, il faut raison garder, jeune homme ! Justement, il n’y a pas de raison, dit-il, ou alors des bonnes.

Après le repas partagé à l’Auberge, Alexandre attend que soient partis les trois courageux restés malgré le temps pourri et, d’autorité, il entraîne Berthille vers son camion. Sans discussion. Elle suit, comme hypnotisée, se demandant pourquoi elle a dans la tête ce lancinant refrain d’une ancienne chanson... Comment ne pas perdre la tête, serrée par des bras audacieux...

Dans le camion, une fois les chaussures rangées, il reste une allée centrale bordée de deux falaises de boîtes maintenues en place par les armatures des étals. C’est bien assez d’espace pour l’usage qu’ils en ont. Alexandre installe Berthille, s’assure qu’elle est bien, et c’est parti. Dieu ! comme c’est bizarre ! Les sensations reviennent au grand galop, la peur bien sûr mais très vite aussi l’envie, l’exaltation... Le temps, l’âge ne comptent plus. Les gestes hésitants se font plus fluides, plus sûrs, plus osés. Et le plaisir est là, le plaisir oublié, délaissé. Retrouvé intact. Intense. Comme il a eu raison d’insister, Alexandre ! Elle le lui dit, reconnaissante et émue comme une jeune fille, tandis qu’elle se rajuste. Et lui dit merci, merci et merci, comme un adolescent à sa première, avant de poser un baiser de gentleman sur le dos de sa main.

Sur le chemin du retour, à toutes ces sensations, Berthille ajoutera le soulagement. Elle se rend compte qu’elle avait terriblement peur d’être ridicule et... non, elle n’a pas été ridicule du tout. Soulagée donc et... heureuse. Oui, heureuse.

Dès lors, tous les marchés se prolongent par ce passage dans le camion qui les laisse tous deux épanouis, enivrés et heureux, comme dans la chanson. A n’y pas croire. Et pourtant ! Mais, puisque c’est si bon, au diable les inconvenances ! Mais voilà que, la semaine dernière, soudain animée d’une confiance en elle remontée de temps lointains, Berthille prend d’entrée de jeu les rênes et ne les lâche plus. Elle mène la danse, ne laissant à Alexandre aucune initiative. Elle le contraint et le force, gardant son pouvoir sur lui jusqu’au final qui les laisse pantois, ahuris. Sidérés. Après un temps de flottement et de sourires maladroits, ils se séparent en essayant de faire comme d’habitude, mais la longueur d’ondes est brouillée cette fois. Dès qu’elle se retrouve seule, Berthille se sent mal, de plus en plus mal. Elle se demande. Se ronge. N’est-elle pas allée trop loin ? Elle l’a vexé, c’est sûr, humilié sans doute. Fâché à mort. Dame ! elle l’a tenu à sa merci, dépouillé de toute fierté, mis plus que nu... Un homme, ça n’aime pas ça.

Voilà pourquoi, ce jeudi, elle revient au marché avec la boule au ventre. Comment va-t-elle trouver Alexandre ? C’est angoissant. Qu’on en finisse enfin, ce doute est insupportable ! Il est là. Oui, il est là, et tel qu’en lui-même, tout sourire, jusqu’à ses yeux d’un vert profond qui pétillent de malice. Il vient vers elle sans tarder. Ouf ! Berthille se rassure, elle ne l’a pas perdu. Elle lui trouve quand même un petit air de conspirateur quand il s’approche d’elle pour lui faire la bise. Elle voit juste. Conspiration il y a. Elle le comprend dès qu’il sort un papier de sa poche et l’agite devant ses yeux de plus en plus rieurs. Oh ! non. Son cœur rate deux ou trois temps. Si, si... dit-il.


Au village, comme presque partout, le cimetière est à la sortie. Berthille passe devant chaque fois qu’elle rentre à la ferme. Ce jeudi-là, alors qu’elle longe le mur d’où dépassent quelques croix, prise d’une inspiration soudaine, elle range la fourgonnette près de l’entrée.

La tombe familiale est tout près. Son mari, Gaston, en est le plus récent occupant. Il n’est pas tout seul, oh ! non. C’est qu’il y en a des anciens qui se serrent les os dans ce petit logement ! Et pas seulement en ligne directe de parenté, on a fait dans le cousinage dès le début, un siècle plus tôt. C’est pour cela que repose ici aussi le grand-oncle Gabriel. Veuf, sans enfant, il est venu finir ses jours dans la famille de son frère, le grand-père de Berthille. Elle l’a très bien connu puisqu’elle avait dix-huit ans quand il est mort. C’est lui qui lui a appris à jouer aux échecs. Il avait découvert le jeu pendant la guerre de Quatorze et s’était passionné. Avec un émerveillement jamais démenti, il avait décelé en Berthille un potentiel hors normes, des capacités exceptionnelles. Il s’enthousiasmait de cette partenaire si douée, la seule avec qui il pouvait jouer régulièrement. Que de soirées à deux de part et d’autre de l’échiquier ! Que de bonheurs rares ! Tu vois, petite, disait-il, le jeu des échecs n’est pas pour tout le monde, il faut un cerveau spécial et une disposition d’esprit particulière. Tu les as, petite, tu les as !

A sa mort, la vie avait mené Berthille dans d’autres directions. Faute de partenaire, de temps, de trop d’occupations, les échecs avaient quitté sa vie au point de ne même plus être un souvenir. Jusqu’à ce qu’Alexandre, un jour de pluie et de confidences... Insolite point commun. Alexandre qui insiste. Berthille qui dit avoir oublié, qui a peur d’être ridicule et n’ose pas le dire, tout comme, au final, elle n’ose pas dire non à ce jeune homme si décidé. Mais bien sûr, il a eu raison d’insister, Alexandre. Le plaisir est revenu d’un coup. Intact. A se demander comment il a pu être oublié pendant un demi-siècle ! Le plaisir et... l’efficacité.

C’est bien beau et bon, tout ça, mais il faut raison garder, non ? Alexandre est d’accord mais il aboutit à la conclusion inverse et c’est pourquoi, ce matin, il brandit devant Berthille atterrée, la fiche d’inscription au tournoi régional. Elle doit s’asseoir avant de tomber. Il lui saisit les mains. Ecoutez-moi, Berthille, la semaine dernière vous m’avez mis échec et mat en trois minutes sans que je voie venir la manœuvre. J’ai participé cinq fois au tournoi, j’ai chaque fois été finaliste et j’ai gagné trois fois. Quand on aplatit un triple champion, - il bombe le torse pour faire semblant de se la jouer - on ne risque pas d’être ridicule. Et je serai là, avec vous.

C’est bien elle, Berthille, qui a entendu ce discours à elle adressé. Elle n’en revient pas, bien sûr. Elle dit tout ça à tonton Gabriel, qui est à l’origine de l’affaire et a bien mérité d’être informé, non ? Cinquante ans qu’il attend ! Elle termine par un clin d’œil. Elle va participer à ce tournoi, elle le sait même si elle a fait mine. Hé, il ne faut pas laisser croire au petit jeune qu’il peut faire ce qu’il veut ! Mais, pourquoi refuser, puisque, ce bonheur, c’est... en plus.

Texte de Serge Calmels, d'Argelès sur Mer (66), 2021
[l'auteur ayant été publié les deux années précédentes, son texte n'a pu être édité dans le recueil]


  Noirs, les œufs !

Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché, comme tous les jeudis.
Mais aujourd’hui elle était seule. Ses compagnons des dernières semaines l’avaient lâchée. Il est temps que tu te lances, lui avaient-ils dit, sinon tu ne pourras pas progresser. Elle se souvenait du jour où ses parents avaient enlevé les petites roues de son vélo d’enfant et lui avaient dit aussi : Mais oui, tu vas y arriver, sans tomber !  Elle avait eu peur, mais elle avait gardé l’équilibre jusqu’au fond de la cour. Le marché d’aujourd’hui lui semblait à nouveau une cour, la cour des grands.

Sa mère aussi avait vendu des œufs au marché, songea-t-elle en souriant. Tous les jeudis aussi – mais pas le même marché. C’était au village, pas très loin de leur ferme. Sa mère l’y emmenait souvent, l’installait sur une petite chaise à côté d’elle et, en passant devant l’étal, beaucoup lui faisaient des sourires ou lui donnaient un fruit. Elle se souvenait des cris, des bousculades, de la bonne humeur ambiante et surtout des odeurs – le marchand d’à côté vendait des fruits. Plus tard, ayant appris à compter, elle se mit à aider sa mère à rendre la monnaie. A treize ans, elle était partie à l’internat, il y régnait une autre forme d’animation turbulente, proche du tohu-bohu et souvent du chahut. Elle y avait aussi trouvé plaisir, ses quatre ans à Saint-Paul avaient été heureux, mais l’animation joyeuse et colorée du marché avait été très différente et lui manquait.

L’animation d’aujourd’hui était intense aussi mais encore différente, proche de l’excitation, fiévreuse même. Ils étaient tous professionnels mais passaient leurs journées à crier à tue-tête. Ce n’était pas le chaland qu’ils apostrophaient, ce n’était pas le camarade qu’ils interpellaient ; s’ils s’égosillaient, s’ils aboyaient, s’ils invectivaient, c’était pour vendre, oui, mais aussi pour acheter – plus précisément pour passer des ordres d’achat ou de vente. Elle était présente tous les jeudis mais c’était son premier jour seule à son poste dans la salle des marchés du New York Stock Exchange.

On l’avait chargée d’une tâche simple et banale, intervenir sur une part du marché russe du caviar – les œufs d’esturgeon transportés par les bateaux chargés à Rostov. En y pensant, elle sourit. Les œufs étaient tout petits mais le montant des transactions était impressionnant ! Européens, asiatiques et américains se battaient pour acheter, son rôle à elle était de vendre au plus offrant, d’acheter au meilleur prix. L’affaire semblait simple mais elle savait qu’elle ne disposait que de quelques fractions de secondes pour réagir à chaque proposition. Elle devait anticiper sur ce qu’annonceraient probablement les concurrents de Francfort et de Tokyo. Quelques secondes pour décider et jouer, pour gagner ou perdre des millions de dollars. Elle pouvait revendre ce qu’elle venait d’acheter, racheter ensuite la même cargaison, elle faisait ce qu’elle voulait – pourvu qu’elle se décidât en moins d’un clin d’œil. Une partie d’échecs jouée en super-super blitz.

Certains de ses concurrents étaient d’ailleurs, elle le savait, des ordinateurs surpuissants dont l’horloge interne battait la nanoseconde. Elle ne pouvait pas l’emporter sur leur terrain – la vitesse – mais leurs programmes n’avaient pas encore été spécifiquement adaptés au commerce du caviar. Pour un temps encore (un mois ? trois mois ?), elle en savait plus qu’eux sur les conséquences de l’humidité et de la température sur l’aspect et la conservation des œufs noirs et sur la qualité habituelle des lots proposés par chacun des producteurs.

* * *

On l’avait laissée seule aujourd’hui. Elle savait qu’on la testait. Ils ne lui feraient pas de cadeaux. A la moindre erreur, à la moindre incertitude, ils la remercieraient. Remercier ? Une façon de parler bien sûr, la procédure ne prévoyait qu’un chèque de 1000 dollars pour solde de tout compte, et du Buy ! on passait instantanément au Bye ! Encore une affaire de millisecondes. Et, une fois mise sur la liste noire, elle ne retrouverait de travail dans aucune salle de marché, pas plus en Asie qu’en Europe. Pas même en Amérique latine. Il ne lui resterait plus qu’à retourner au village et vendre des œufs de poule au marché du jeudi !

 Elle sursauta. Le broker de Hong Kong, Hans Schlecht, venait de faire une offre déraisonnable – elle en était sûre – pour la cargaison du Commandant Pétrov qui devait transiter par Odessa le surlendemain. Disposait-il d’une information qu’elle ignorait ? Ou était-ce un piège ? Il travaillait, elle le savait, avec Jim Burns qui, lui, était trader à Paris – celui-là même qui avait réussi l’année précédente le fameux coup sur les céréales du Midwest. Un coup qui resterait dans les annales et qui déjà enthousiasmait les débutants ! Il avait su, avant les autres, estimer les futures productions céréalières russes en tirant parti des prévisions climatiques ; il avait donc pu anticiper les besoins russes en importations de céréales américaines et les coûts de transaction durant chacun des mois à venir. Mais ce genre de prédiction pouvait-il s’appliquer aux œufs d’esturgeon ? Elle n’en avait jamais entendu parler.

 Curieusement, elle se sentait sûre d’elle. Trop sûre ? On l’avait mise en garde, beaucoup de débutants succombaient à un sentiment d’invulnérabilité. Mais au fond d’elle-même elle n’en doutait pas, c’était son heure, c’était sa chance ! Tout ou rien ! Elle décida de jouer contre Hans et donc probablement contre Jim ! Oui, contre le brillant Jim ! Les autres, ceux de Sydney, de Rio et même ceux de Francfort, lui avaient pourtant déjà emboité le pas.

Elle allait être presque seule contre tous les autres.

Elle savait que le Commandant Pétrov était un cargo polyvalent très ancien dont le système frigorifique, bien que consolidé quatre mois auparavant, demeurait assez fragile. Mais les autres le savaient certainement aussi. Et ils n’en avaient pas tenu compte. Elle savait que le cargo battait pavillon russe mais que son capitaine était ukrainien et son second philippin. Elle savait que la production iranienne de caviar était ralentie par la crise syrienne. Mais tout cela, les autres le savaient évidemment aussi. Alors ? Elle observa Tokyo dont les ordres étaient presque tous confiés à des intelligences artificielles. Tokyo aussi hurlait avec les loups. Oui, songea-t-elle en notifiant son offre, elle était vraiment seule.

Mais si les risques étaient énormes, les gains le seraient aussi –  en cas de succès.
Et, de toutes façons, elle ne pouvait plus revenir en arrière.
Jamais les dixièmes de seconde ne lui avaient paru si longs.

* * *

Deux minutes, peut-être deux minutes dix secondes, plus tard, les trois écrans principaux virèrent au bleu. Elle s’accorda ensuite une demi-douzaine de secondes avant d’y croire vraiment mais, oui, elle avait gagné son pari ! Seule contre tous, le jour même où pour la première fois on l’avait lâchée dans le grand bain ! Déjà Peter, son superviseur, l’appelait pour la féliciter et lui promettre la prime usuelle de 0,83 %. Elle l’avait bien méritée, dit-il, ajoutant que s’être tenue ainsi fermement sur des positions isolées participerait au renom du Cabinet.

Elle ne fut pas pleinement dupe, Peter aussi bénéficierait de son succès à elle. Il saurait tirer la couverture à lui. Elle imaginait sans mal comment il avait certainement déjà présenté le succès à Jiao, la nouvelle directrice-adjointe.
Elle se mit à rêver. Novice, elle avait su faire ses preuves et son avenir dans l’entreprise semblait prometteur. Encore un ou deux succès de même ampleur et on lui proposerait de devenir associée. Après la notoriété, la fortune.

C’est alors que les doutes l’assaillirent.
Elle était habituée à réfléchir vite, elle comprit vite.
Elle avait réussi, oui, elle avait fait preuve de détermination et même de témérité. Elle avait parié avec succès sans se laisser impressionner par l’unanimité contraire. Mais ces méthodes et ces qualités étaient celles du passé. Les jeunes, eux, ne parlaient plus que systèmes experts, intelligence artificielle, réseaux de neurones et modèles bayésiens. L’expérience des anciens et même leur intuition allaient être balayées par la science – ou la pseudo-science.
Le bon sens et la sagesse mais aussi l’éclat, le trouble et même la déraison ne seraient plus évalués – pourquoi le seraient-ils ? Démonétisées aussi l’imagination et la fantaisie ! Modélisations numériques, méthodes de Monte Carlo, théories des jeux et chaines de Markov seraient bientôt les seuls maîtres du jeu. Quant à la rapidité de réaction, comment prétendre y voir une qualité utile à l’heure des superordinateurs ?

Elle avait réussi mais loin d’être la première de la nouvelle génération, elle s’était plutôt brillamment affirmée comme la dernière représentante des anciens.
L’ultime vaguelette du jusant.
 

Caporale de la garde descendante ? Une posture absurde. Comment s’en glorifier ?
Elle profita du déjeuner offert par le patron et démissionna l’après-midi.

Texte de Olivier Moch, de Castanet-Tolosan (2021)

 
 Les Lumières des Mawawacks

Ce jour-là, elle était partie vendre ses œufs au marché, comme tous les jeudis. Serrant son panier contre elle, elle bondissait de branche en branche, ses ailes de libellule vibrant de temps en temps pour lui donner de l’élan. Elle se dirigeait vers Petit Chêne, la place où se déroulait chaque semaine leur marché. En se posant sur le chêne, elle prit un instant pour vérifier que ses œufs étaient intacts. Brillants et miroitants, ils étaient tous en parfait état. Elle sourit, puis emprunta la branche qui descendait vers Petit Chêne.

Au détour d’un nœud, elle arriva enfin sur la place… qui était vide. Aucun étal chatoyant ou étrange n’était dressé, aucune nourriture à épine ou visqueuse ne reposait dans des paniers prêts à craquer. Les ateliers de Lumi, qui les ravissait toujours de ses folles inventions, ne flottaient pas non plus au-dessus des têtes. Petit Chêne était désespérément vide.
— Où sont-ils tous passés ? murmura-t-elle, déconfite.
—  Janie !
La petite Mawawak se retourna. Une Mawawak aux cheveux violets et aux ailes pointues bleutées sauta près d’elle.
—  Grima !
—  Salut. Qu’est-ce que tu fais là ?
—  Je suis venue vendre mes œufs.
Elle lui montra le contenu de son panier. Grima mit ses verres-loupe et se pencha sur les œufs.
—  Magnifique… Des œufs d’Illendale. Ils sont d’une très bonne qualité, dit-elle en tapotant l’un d’eux du bout de l’ongle.
Une onde parcourut la surface de l’œuf, qui vibra.
—  Oui, ils feront de très beaux arbres. J’étais venue les vendre mais… Où sont les autres, Grima ?
Sa camarade la considéra d’un drôle de regard.
—  Mais enfin Janie, tu ne te rappelles pas quel jour nous sommes ? C’est le jour de l’Echange, aujourd’hui…
La Mawawak se figea, puis ses yeux s’agrandirent.
—  J’avais… oublié, déclara-t-elle d’une voix interdite.
—  Vraiment, je ne sais pas où tu as la tête. Ça n’arrive qu’une fois par an, c’est un évènement très important. Comment peux-tu l’oublier ?
—  Je sais, je sais… Avec la maladie que j’ai eue pendant deux semaines, j’ai perdu mes repères… Je ne pensais pas que nous étions si proches de la saison.
—  Eh bien si. Tous les autres y sont déjà. Je me demandais où tu étais passée. Même si les éleveurs et les agriculteurs ne vendent jamais rien à cette occasion, tu ne rates aucune de ces journées.
—  Je les adore. Tu vois à quel point j’étais désorientée pour oublier ma journée préférée ! Bon, allons-y ! Où puis-je déposer mes œufs, qu’ils soient en sûreté pendant qu’on fête le Jour de l’Echange ?
—  Dans le Trou Bleu. Ils seront en sécurité.

Quelques instants plus tard, elles se propulsaient au-dessus des cimes à l’aide des Catapranches.
—  Direction la ville humaine ! lança Grima.
Attrapant au vol un courant d’air pour le nord, elle se laissa emporter au loin, suivie de près par Janie.
Une heure plus tard, des lumières brillantes apparurent au loin, et une petite ville pittoresque fit lentement son apparition sur la colline gelée.
—  Fais attention, maintenant. Les humains ne doivent pas nous voir, lança Grima à sa camarade.
—  Je sais Grima. J’y suis venue presque autant de fois que toi !
Les deux petites Mawawaks plongèrent vers les toits.

Bourdonnant le long des tuiles, Grima suivait l’itinéraire pour se rendre vers la place. Janie jetait des coups d’œil en contre-bas, à travers les vitres parfois embuées des maisons.
—  Oh regarde ! Un sapin qui scintille ! Comme c’est joli !
—  Oui, c’est magnifique. Mais ne me déconcentre pas, sinon on va se perdre.
—  J’aimerais bien qu’on vienne plus souvent ici… Ça doit être magnifique au printemps, avec tous les bourgeons !
Grima s’arrêta net et se retourna dans un vrombissement de guêpe furieuse.
—  Janie, si on ne vient ici qu’une seule fois par an, et toujours à cette date, c’est parce que lors de cette fête que les humains appellent Noël, on peut facilement se fondre dans les décors brillants, de lutins et de fées, qu’ils mettent partout ! Notre existence reste ainsi secrète et on peut quand même observer les inventions des humains pour nous en inspirer et les améliorer !
—  Mais calme-toi donc, Grima ! Qu’est-ce qui te rend si nerveuse ?
—  J’ai raté le départ des autres ! J’ai beau savoir l’itinéraire, je n’ai aucune envie de me perdre ! Et toi qui parles de revenir au printemps… Laisse-moi me concentrer et arrête de dire des bêtises !

La Mawawak se retourna et fila, suivant la route qu’elle empruntait chaque année avec ses camarades. Janie la suivit, un peu boudeuse.
—  Ça y est ! Nous y voilà !
Grima paraissait soulagée. Une grande place, dont les pavés disparaissaient sous les étalages, les marchandises en tout genre, et une foule de gens emmitouflés dans des grands manteaux d’hiver venaient d’apparaître.
—  Viens, retrouvons les autres ! lança-t-elle en descendant vers le marché. Et, Janie… désolée de m’être emportée tout à l’heure. Être en territoire humain me rend nerveuse.
Janie sourit.
Elles virevoltèrent au-dessus des étalages de tentures colorées et alourdies par un grand nombre de guirlandes étincelantes et clignotantes. Puis elles plongèrent dans la foule et voletèrent le long des voiles, près du sol, pour éviter de se faire repérer. Enfin, elles trouvèrent ce qu’elles cherchaient.
—  La voilà !  La caravane de Petit Père !
Elles volèrent jusqu’à une caravane en bois, illuminée par des guirlandes et des lampes ouvragées. Elles tapotèrent le carreau, et on leur ouvrit.
—  Grima ! Janie ! Vous voilà enfin !
Leur chef Oumka les regardait avec ses grands yeux bleus, tout sourire. Derrière lui, une vingtaine de Mawawaks les saluèrent. Le jeune Lumi fit une cabriole et agita les mains, la tête en bas, suspendu dans le vide.
—  Nous sommes tous là, Petit Père ! Vous vous rappelez Grima et Janie, non ?
L’homme, un humain à la barbe grise et fournie, semblable à un géant pour les petits Mawawaks, un chapeau penché sur l’œil, sourit et dit de sa grosse voix chaleureuse :
—  Bien sûr ! C’est la digne intendante et la petite curieuse !
Les deux Mawawaks le saluèrent respectueusement. Les yeux de Janie pétillaient de joie.
—  Bien, maintenant que nous sommes tous là, au travail ! Janie, si tu veux aller observer les humains, Tiko et Mika y sont déjà. Tu les trouveras au stand des tissus, sixième à gauche. Et nous, mettons-nous d’accord ! Alors, M. Petit Père, quelles innovations vous intéresseraient cette année ?

La jeune Mawawak sortit et ne tarda pas à trouver les jumeaux, tous deux perchés sur un tissu rouge magnifique, suspendu en hauteur. De là-haut, ils pouvaient voir les passants sans être remarqués.
—  Tiko ! Mika !
Les deux se tournèrent vers elle. La Mawawak aux cheveux verts et aux ailes turquoise, Mika, se décala pour lui faire de la place.
—  Janie, la salua Tiko avant de retourner à ses observations.
—  Coucou ! Alors, des choses intéressantes jusqu’à présent ?
—  J’ai déjà quelques idées d’habits, répondit Mika en tapotant son calepin. Certaines personnes ont un style intéressant. Je pense pouvoir m’en inspirer pour une gamme de vêtements pour les paysans. Tu sais qu’ils avaient besoin d’habits pratiques, mais aussi jolis. Je pourrais peut-être leur apporter quelques propositions sympathiques.
—  Super ! Tu es une styliste hors pair, Mika, la félicita Janie.
Elle se tourna vers Tiko, qui gribouillait dans son calepin, ses verres-repos posés sur son nez.
—  Et… ton frère ?
—  Il étudie le comportement des humains, ce genre de trucs. En fonction des évènements qu’il y a eu dans l’année, il voit quelles différences il y a avec leur comportement de l’année dernière… Enfin, il t’expliquera ça mieux que moi.

Les deux amies se turent. Janie, souriante, observait les gens qui allaient et venaient. Les visages étaient souriants, rieurs, colorés par le froid et la joie. De nombreux éclats de rire s’élevaient, les discussions, animées, allaient bon train, et les enfants bondissaient d’un étal à un autre avec des cris excités, traînant derrière eux des parents amusés.
—  Ils ont l’air heureux, constata-t-elle.
—  C’est toujours comme ça, les périodes de fête, intervint à sa grande surprise Tiko. Cette année, c’est encore plus débordant, parce qu’ils ont fait face à un certain nombre de complications. Ils se prennent beaucoup moins la tête qu’avant. Même ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter grand-chose sont heureux. Ils avaient le choix entre devenir agressifs ou lâcher prise, ils ont visiblement décidé de prendre la deuxième option. Ou alors, ceux qui sont devenus agressifs ne fêtent plus Noël, ce qui est également possible.
—  En tout cas, ils sont joyeux. C’est agréable de voir ça.
—  Oui. C’est vrai. Les êtres humains sont assez étonnants. On peut trouver le pire comme le meilleur.
—  Tu les étudies, toi, c’est ça ? Tu es allé dans leur monde cette année ?
—  Oui, avec mon maître. On a étudié le cours de tous les événements qui se sont déroulés cette année. C’était très instructif. Ça nous en apprend beaucoup sur les humains, mais aussi sur la vie en elle-même. Les étudier remet tout en perspective. C’est impressionnant.
—  Ça doit vraiment être bien.
—  Oui, acquiesça-t-il.
Puis il consulta son cadran.
—  La cabane du Petit Père n’ouvre-t-elle pas bientôt ?
—  Si, tu as raison frangin ! répondit Mika en sautant sur ses pieds. Allons-y, ne ratons pas l’ouverture ! J’ai bien assez de vêtements différents en tête pour toute l’année prochaine.
Tiko hocha la tête.
—  Oui, fit-il en rangeant son calepin. Moi aussi, j’ai assez d’observations. Allons-y.
Les trois Mawawaks s’envolèrent.—  On arrive pile au bon moment ! dit Mika.
Le store de la caravane commençait à s’ouvrir.
—  Entrons ! lança la Mawawak.
Ils se faufilèrent dans l’ouverture.
—  Ah, vous voilà ! s’exclama le chef Oumka. En place tout le monde, préparez-vous ! lança-t-il aux Mawawaks qui virevoltaient dans tous les sens pour finir les préparatifs.
—  Janie ! s’écria Lumi. Viens voir les inventions !

Les deux amis virevoltèrent jusqu’à la devanture. Ils restèrent cachés derrière la paroi de la caravane. M. Petit Père faisait face à quelques gens curieux qui s’approchaient de la caravane illuminée.
—  Bonsoir mesdames, messieurs ! Bienvenue dans Les ateliers des Elfes ! Des inventions construites et imaginées par ces petits lutins des forêts, qui pourraient bien être ceux qui secondent le Père Noël…
Les deux petits Mawawaks gloussèrent en entendant ce discours que Petit Père servait chaque année aux visiteurs curieux et aux enfants béats.
—  Regarde là-bas ! C’est ma Renati !
Un magnifique renard en cuivre, à la fourrure neigeuse et aux yeux étincelants, ouvrait la bouche et crachait un nuage de flocons plus vrais que nature.
—  C’est des pétales de Féconi ? murmura Janie.
—  Exact, ma chère ! L’une de mes plus jolies inventions ! Cette Renati fait quand même ma taille, ce n’était pas simple de la mettre au point.
—  Tu as fait un travail merveilleux.
—  Merci.
—  Qu’a donné Petit Père en échange ?
—  Il a traduit dans notre langue et pour notre taille trois livres, un sur la mécanique, un sur les modes humaines au fil des siècles et un sur l’histoire des humains. Il a aussi donné des débris de verre.
—  Super ! Ça va nous être bien utile.
—  Tu peux le dire.

Les Mawawaks observèrent Petit Père vendre aux humains leurs inventions. Un grand nombre de visiteurs affluaient, impressionnés par la beauté et le détail des créations.
Lorsque la nuit tomba, les Mawawaks se décidèrent à partir.
—  Merci beaucoup d’être venus encore, chers amis, les salua Petit Père. Vos inventions sont toujours aussi extraordinaires. Et j’étais content de vous voir.
—  Nous de même, Petit Père, le remercia Oumka. Tes cadeaux nous sont précieux, nous en ferons bon usage.
—  Votre ingéniosité me permet de vivre décemment, c’est à moi de vous remercier pour ce cadeau. A l’année prochaine.
—  A l’année prochaine.

—  C’était un super marché de Noël ! s’exclama Janie.
—  Oui, acquiesça Lumi. J’aime beaucoup ce moment. Je m’y prépare toute l’année. J’adore voir leur air émerveillé quand ils regardent les inventions !
—  Ils ont vraiment un style inspirant. J’ai hâte de me mettre au travail ! renchérit Mika. J’ai hâte de développer ces styles.
Janie sourit.
—  Moi, j’aime juste les regarder. Ils sont vraiment fascinants… J’aime beaucoup les voir heureux. Ça me réchauffe le cœur.
La jeune Mawawak se retourna. Les lumières de la ville s’éloignaient à mesure que le courant d’air les emportait vers chez eux. Dans un coin, là où était le marché de Noël, les lumières étaient si brillantes qu’on aurait dit qu’une étoile s’était posée là.
—  A l’année prochaine… murmura Janie.
Elle se retourna et suivit ses camarades.
 Et maintenant, il ne faut pas que j’oublie de récupérer mes œufs… 

Texte de Juliette Totel, de Rive-de-Gier (42)


 


Le recueil de nouvelles "Coups de théâtre sur le marché" (2021) est disponible, au prix de 9.00 €, sur demande à l'adresse : info@lecteurduval.org, ainsi que le CD-audio "Còps de teatre dins l'òrt partejat" au prix de 4 € (+ port si nécessité d'envoi)

  Retour à l'accueil

Découvrir et se procurer les recueils de nouvelles édités
      sur le site de l'IEO-IDECO
 
  Accès aux nouvelles 2020

© 2021 Le Lecteur du Val - Tous droits réservés